L’Utilité de l’Inutile
Récemment, j’ai lu, sur instagram, la citation suivante : « Les gens comprennent tous l’utilité de ce qui est utile, mais ils ignorent l’utilité de l’inutile ».
Comme à mon habitude, je me suis enquis (si, si, ce n’est pas « enquéri ») de trouver l’auteur de cette citation et de son contexte. Cette phrase est attribuée à Zhuangzi 1️⃣. Elle provient du chapitre IV intitulé « L’Homme dans le monde ». Le texte chinois dit : « Rén jiē zhī yǒuyòng zhī yòng, ér mò zhī wúyòng zhī yòng yě ». Bon, je ne parle pas le chinois quoique, parfois, comme le dit l’expression, ce que je dis est du chinois.
La phrase traduite littéralement donne : « Tous connaissent l’utilité de l’utile, mais personne ne connaît l’utilité de l’inutile ». Je trouve ceci très intéressant : « l’utilité de l’utile » et « l’utilité de l’inutile ».
D’après mes recherches, la phrase apparaît à la fin d’un passage particulièrement parlant. Zhuangzi écrit d’abord « L’arbre de la montagne se fait lui-même abattre; la graisse de la lampe se consume elle-même. Le cannelier est comestible, voilà pourquoi on le coupe; le laquier est utilisable, voilà pourquoi on l’entaille ». Ensuite, vient la phrase sur l’utilité de l’inutile.
Je pourrais voir, dans ce que dit Zhuangzi, qu’il y a un « danger » pour les « talents » dits visibles. En d’autres termes, ce qui est jugé utile, beau, savoureux par la société (la graisse qui éclaire, l’arbre, la résine du laquier, l’écorce du cannelier, …) s’expose à être exploité, mutilé voire détruit par les hommes. Ainsi, encore sous une autre forme, ce qui possède une utilité reconnue par les hommes peut précisément devenir vulnérable à cause de cette utilité. Intéressant, n’est-il pas ?
Un arbre parfaitement droit et solide est recherché pour construire des planches, des meubles, des maisons. Il sera donc abattu. Un arbre difforme, tortueux, jugé « inutile » pour le bois d’œuvre pourrait, lui, vivre beaucoup plus longtemps pour autant que l’on n’en fasse pas du bois de chauffage.
Ainsi, l’arbre jugé « inutile » voire « impropre » échappe à la hache, à la tronçonneuse, précisément parce que personne ne sait quoi en faire.
Pourtant, « inutile » ne signifie pas réellement « inutile ». En effet, quelque chose ou quelqu’un peut être « inutile » dans une situation, une expérience donnée et être « utile » dans une autre situation, dans une autre expérience. Comme je l’ai déjà souvent écrit, c’est une question de perspectives. Cependant, là n’est pas le sujet du présent texte.
Zhuangzi ne dit pas « Soyons inutiles ». Il remet plutôt en question la définition de l’utilité.
Beaucoup ont tendance à considérer comme utiles ce qui produit, ce qui rapporte, ce qui résout un problème, ce qui est immédiatement exploitable, ce qui peut être mesuré, ce qui sert à quelque chose. Et est appelé « inutile » ce qui ne produit rien de visible, rien de tangible.
Et là, comme une évidence, se pose la question : « À quoi servent une promenade sans but, un silence, une œuvre d’art, une conversation qui ne mène nulle part, un moment de contemplation, un sourire, un rire, un rêve, une présence simplement offerte ? ».
Tout ceci et bien plus encore peuvent sembler « inutiles » selon les critères d’une « certaine efficacité » tout en étant essentiels à la Vie.
Nous cherchons tellement à être utiles que nous oublions parfois d’être vivants. J’en sais quelque chose.
Ce que le monde appelle « inutile » est, parfois précisément, ce qui rend la Vie habitable comme le silence, la Présence, la Beauté, l’Amour, la Contemplation, la Joie. Rien à produire. Rien à prouver. Simplement Être.
Au fond, c’est peut-être cela « l’utilité de l’inutile », découvrir que tout ce qui n’a pas de prix n’a pas forcément de prix parce que cela ne sert à rien plutôt parce que cela ne peut pas être réduit à une fonction.
(Mon Essence Spirituelle)
(Michaël « Shichea » RENARD)
(Illustration : Image générée)
(Musique lors de l’écriture : Eiyen – 2026 – Sea Of Love)
1️⃣ : Tchouang-tseu ou Zhuangzi (littéralement « Maître Zhuang »), de son vrai nom Zhuāng Zhōu est un penseur chinois du IVe siècle av. J.-C. à qui l’on attribue la paternité d’un texte essentiel du taoïsme appelé de son nom, le Zhuangzi, ou encore le « Classique véritable de Nanhua » (Nánhuá zhēnjīng) (merci Wikipedia).

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