La Tendresse
J’ai écrit le présent texte en pensant à un des résidents que je visite, presque chaque semaine, dans une maison de repos. Lors d’un échange avec lui, il m’avait proposé de lui lire un texte sur la tendresse. Je n’ai pas su lui lire un des textes que j’ai écrit dans lequel je citais la tendresse. Le motif était qu’il m’était difficile sur ma tablette de retrouver un texte « pertinent » parmi les plus de 500 textes que j’ai publiés.
Toujours est-il que j’entends, quand je parle, de tendresse, je pense souvent à la chanson de Bourvil (chantée en 1963, reprise par Marie Laforêt en 1964) : « La Tendresse ». Cette chanson a été écrite par Noël ROUX 1️⃣ sur une musique de Hubert GIRAUD 2️⃣.
Je donne le premier couplet 3️⃣. Le dernier couplet sera donné à la fin du présent texte.
On peut vivre sans richesse
Presque sans le sou
Des seigneurs et des princesses
Y en a plus beaucoup
Mais vivre sans tendresse
On ne le pourrait pas
Non, non, non, non
On ne le pourrait pas
Pour celles et ceux qui la connaissent, c’est une magnifique chanson, n’est-il pas ? Elle me fait penser aux mots de Simone Weil : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité » 4️⃣. Peut-être est-ce cela, finalement, la Tendresse. Offrir à l’Autre une qualité de Présence si sincère, si authentique, qu’il n’a plus besoin de prouver sa Valeur pour se sentir pleinement Vivant.
Avec les années, j’ai découvert que la Tendresse est l’une des rares forces qui n’a jamais besoin de vaincre pour exister. Je n’ai rien à conquérir, rien à posséder, rien à imposer, rien à prouver. Lorsque je laisse la Tendresse habiter mes gestes, elle entre dans ma Vie comme la pluie s’infiltre dans une terre longtemps desséchée. Elle y pénètre sans bruit, sans vacarme, sans force, sans violence, simplement en réveillant, peu à peu, ce que je croyais définitivement endormi.
Jusqu’à il y a quelques années, j’ai pensé que les grandes transformations devaient être spectaculaires. Aujourd’hui, je sais qu’elles ressemblent davantage au travail patient d’une rivière souterraine. Personne ne la voit creuser son chemin. Pourtant, un jour, une source jaillit là où tout semblait aride. Ainsi agit la Tendresse en moi. Elle ne me change pas en me bousculant. Elle me transforme, de l’intérieur, dans cet Espace Secret où personne d’autre ne peut entrer.
Je ne peux pas effacer mes blessures, mes souffrances. Cependant, je peux cesser de leur demander de disparaître. Je peux les regarder comme les fissures d’une vieille amphore qui, au fil des saisons, accueillent la mousse, les fleurs sauvages, certains insectes. Alors, ce qui me semblait n’être qu’une cassure devient parfois l’endroit même où la Vie choisit de déposer une nouvelle beauté, une renaissance.
Je me rappelle que, sous une forêt, les racines des arbres s’entrelacent dans l’obscurité. Lorsqu’un arbre s’affaiblit, les autres continuent de lui transmettre ce dont il a besoin pour vivre. Rien ne se voit en surface. Pourtant la forêt prend soin d’elle-même. J’aimerais que ma Tendresse ressemble à ces racines invisibles. Que ma Tendresse nourrisse sans réclamer d’être remarquée, qu’elle soutienne sans tenir de comptes.
Je mesure aussi qu’une parole tendre peut ressembler à une pierre déposée au fond d’un lac. Sur l’instant, rien ne paraît changer. Puis les cercles s’élargissent, encore et encore, bien après que ma main se soit retirée. Je ne saurai probablement jamais jusqu’où voyageront les gestes de douceur que j’aurai semés. Peut-être qu’un simple regard bienveillant offrira à quelqu’un la force de continuer. Que cette personne transmettra, un jour, cette même Lumière à une Autre. La Tendresse possède ce pouvoir discret de poursuivre sa route sans moi.
Je n’attends plus que les jours soient faciles pour choisir la Tendresse. C’est justement lorsque les mots deviennent insuffisants qu’elle révèle toute sa profondeur. Alors je peux être cette lampe allumée dans une maison perdue sous le brouillard. Je ne fais pas disparaître la nuit. J’offre simplement, un signe, qu’au cœur de l’obscurité une Présence demeure.
J’ai découvert que cette Tendresse n’est pas réservée uniquement aux Autres. Elle m’appelle également. J’ai passé tant de temps à vouloir me corriger, m’adapter, devenir une meilleure version de moi-même, que j’ai parfois oublié de simplement m’Accepter, m’Accueillir. Aucun jardinier ne tire sur les jeunes pousses pour les faire grandir plus vite. Il leur offre la lumière, l’eau, le temps. Mon Âme ne demande peut-être rien d’autre. Elle ne fleurit pas sous la contrainte. Elle s’ouvre lorsque je cesse enfin de lui reprocher de ne pas être arrivée jusqu’à moi.
Et j’accepte, peu à peu, ce paradoxe que ce qui paraît le plus fragile est souvent ce qui traverse le mieux le Temps. Les montagnes finissent par s’effriter. Les empires disparaissent. Les certitudes changent de visage. Pourtant un geste de Tendresse reçu au juste moment continue de vivre en moi bien après que celle ou celui qui l’a offert se soit éloigné. Comme le parfum discret d’un bois de cèdre qui demeure longtemps dans une pièce silencieuse, la Tendresse laisse une empreinte que les années n’effacent presque jamais.
Alors, aujourd’hui, je ne cherche plus à réparer ce qui est brisé, ni à calmer toutes les tempêtes. J’essaie simplement de devenir ce rivage paisible où la fatigue peut enfin accoster. Car je sais désormais que la Tendresse ne me promet pas une mer sans vagues. Elle me rappelle seulement qu’au milieu de l’immensité, il existe toujours un port où je peux déposer mon Cœur sans avoir besoin de lutter.
Immense ferveur
Faites donc pleuvoir sans cesse
Au fond de nos cœurs
Des torrents de tendresse
Pour que règne l’amour
Règne l’amour
Jusqu’à la fin des jours
(Mon Essence Spirituelle)
(Michaël « Shichea » RENARD)
(Illustration : Image générée)
(Musique lors de l’écriture : Hats Off Gentlemen It’s Adequate – 2026 – Parallel Lives)
1️⃣ : C’est un fait assez singulier de l’histoire de la chanson française : bien qu’il ait signé les textes de certains des plus immenses succès de Bourvil, Noël Roux est un auteur extrêmement mystérieux et discret, sur lequel il existe très peu d’informations biographiques publiques (ses dates exactes de naissance et de décès ou sa vie privée restent largement absentes des dictionnaires spécialisés). Durant les années 50, 60, 70, il a collaboré avec Johnny Hallyday (à ses tout débuts), Les Chaussettes Noires (le groupe de rock d’Eddy Mitchell), Hugues Aufray, Charles Aznavour, Dalida, Henri Salvador, Annie Cordy (Merci synthèse IA) ;
2️⃣ : Hubert Giraud (1920–2016) est un compositeur et parolier français majeur du XXᵉ siècle. Né à Marseille, mort à Montreux, il a eu une carrière très longue (1937–2007). Il commence comme harmoniciste, jouant notamment avec Django Reinhardt. Il devient ensuite guitariste dans l’orchestre de Ray Ventura. Il compose de très nombreux succès, dont : Sous le ciel de Paris (Édith Piaf), Il est mort le soleil, Mamy Blue (Nicoletta), et bien sûr La Tendresse (Bourvil, puis Marie Laforêt) (Merci Wikipedia) ;
3️⃣ : source « https://www.paroles.net/bourvil/paroles-la-tendresse » ;
4️⃣ : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité…… C’est en somme le sujet de l’histoire du Graal. Seul un être prédestiné a la capacité de demander à un autre : quel est ton tourment ? Et il ne l’a pas en entrant dans la vie. Il lui faut passer par des années de nuit obscure » (source « https://citations.ouest-france.fr/citation-simone-weil/attention-forme-rare-pure-generosite-129022.html »).

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