L’Art Sacré d’être Pleinement Présent
Ce texte est, d’une certaine façon, l’écho du texte « L’Art de Ne Pas Se Perdre dans la Foule ». Dans ce texte, je parlais de libre arbitre, de libertés et aussi d’enfermement. Dans le présent texte, c’est plus la Présence dans les instants, les moments vécus. Et je suis convaincu qu’il parlera à beaucoup de personnes adaptes des instantanés.
Quand je regarde autour de moi, j’ai l’étrange impression que certains instants ne sont plus habités. Comme si une partie de ma Présence quittait le moment avant même qu’il ne soit pleinement vécu. Un concert commence, les premières notes s’élèvent et, déjà, une forêt d’écrans scintillants apparaît. Un coucher de soleil embrase l’horizon et, au lieu de laisser la lumière entrer dans le Cœur, beaucoup ressentent d’abord le besoin de le capturer. Un repas réunit des amis autour d’une même table et, avant que les saveurs ne rencontrent réellement les sens, l’image du plat part déjà voyager ailleurs. Qui n’a jamais vécu ou vu cette façon de faire. Ce n’est même plus être observateur de ce qui passe, c’est être ailleurs, être absent de la scène qui se déroule devant les yeux.
Ceci me donne l’impression qu’il y a comme une certaine peur de perdre le moment qui est là. Alors, la photo, la vidéo en garde une trace pour une relative postérité. En même temps, tout ce qui fait l’instant n’est plus là. La « scène » dans sa globalité avec tous les détails comme les sons, les bruits, les odeurs, les parfums, les touchers, les regards, tout cet environnement n’est plus présent dans l’image. Le moment présent est envoyé dans un futur qui se souviendra d’un passé.
Bien évidemment, ce n’est une critique, ni un jugement. C’est simplement le reflet d’une époque qui invite constamment à transformer l’expérience en contenu. Comme si l’instant ne recevait sa validation qu’une fois exposé au regard des autres. Pourtant, et je l’ai constaté pour moi aussi, quand je cherche à conserver chaque moment, chaque instant, est-ce que je ne risque pas de le quitter prématurément ?
Un jardinier sait que certaines fleurs sont trop fragiles pour être cueillies. Leur beauté réside précisément dans le fait qu’elles demeurent enracinées dans le sol. De la même manière, certains instants semblent perdre une part de leur parfum dès qu’ils sont cherchés à les saisir. Ils sont faits pour être respirés, non possédés.
Une autre image est celle d’une personne qui écoute de la musique et qui lit en même temps un texte. En ce moment, j’écris le présent texte et j’écoute de la musique. Qui plus est, j’écoute des chansons. Mon attention est-elle réellement dans l’écriture ou est-elle portée par la musique pour écrire ? Et même si j’étais dans le Silence, suis-je réellement dans l’attention de ce que j’écris ou le Silence me porte-t-il ?
Pour ma part, l’Art Sacré d’être pleinement Présent, c’est l’image d’un enfant courant sur une plage. Il ne pense pas à raconter sa Joie. Il est dans la Joie. Il est sa Joie. Il est Joie. Il ne se demande pas comment l’instant sera perçu. Il le traverse entièrement, totalement, intégralement. Le vent dans ses cheveux, le sable sous ses pieds, le clapotis des vagues, le cri des mouettes au-dessus de lui, tout son Être participe à l’expérience. Il n’existe aucune distance entre lui et ce qu’il vit.
La Présence ressemble à cela. Elle est l’art de demeurer là où la Vie se déroule réellement. Car la vie ne se produit ni dans les souvenirs, ni dans les réactions. Elle se produit dans cette seconde unique qui ne reviendra jamais.
L’esprit humain est semblable à un lac. Lorsque sa surface est agitée, il ne reflète rien clairement. Mais lorsqu’elle devient calme, le ciel entier peut s’y refléter. L’existence moderne ressemble parfois à un lac constamment traversé par des vagues de notifications, de comparaisons, d’attentes. Certain·e·s regardent un paysage tout en pensant déjà à la manière dont il sera montré. Ainsi, ils/elles ne sont plus complètement dans l’expérience, ils/elles sont déjà dans sa représentation.
Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer aux photos, aux vidéos, aux souvenirs partagés. Une photo, une vidéo, peut être un témoignage d’Amour. Un récit peut devenir une source d’inspiration. Cependant, la question qui se pose est : « Est-ce que je photographie ce moment après l’avoir vécu ou est-ce que je remplace le fait de le vivre par le fait de le photographier ? ».
Une question intéressante, n’est-il pas ? La différence est tout aussi subtile que profonde. Elle ressemble à celle qui existe entre contempler la lune et contempler son reflet dans une vitre. L’un me relie directement à la réalité. L’autre m’en montre seulement une image.
Est-ce que la véritable « richesse » spirituelle de mon époque consiste à retrouver le courage de certains instants invisibles ? Un coucher de soleil que personne ne verra. Une promenade sans photo. Une conversation qui ne sera jamais publiée. Un texte qui sera gardé secret. Un geste de tendresse qui ne recevra aucun commentaire. Des moments qui ne laisseront aucune trace numérique, et qui, en même temps, graveront quelque chose dans l’Âme.
Tout ce qui est précieux, vécu, ressenti n’a pas besoin d’être montré. Certaines expériences sont comme les racines d’un arbre. Elles grandissent dans l’obscurité, à l’abri des regards et, pourtant, c’est d’elles que naît toute la force du tronc, toute la beauté du feuillage.
Alors, lorsque la Vie offre un instant de Grâce, de Plénitude, de Joie, d’Amour, il peut être bon de se demander : « Suis-je en train de regarder ce moment ou suis-je déjà en train de penser à la manière dont les autres le regarderont ? ». Le plus bel hommage que l’on puisse rendre à un instant est simplement de lui offrir sa Présence Entière. Sans écran, sans témoin, sans attente. Juste ce Silence Intérieur où la Vie peut enfin être vécue avant d’être racontée.
(Mon Essence Spirituelle)
(Michaël « Shichea » RENARD)
(Illustration : Image générée)
(Musique lors de l’écriture : Harmonium – 1975 – Si On Avait Besoin D’Une Cinquième Saison)

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