L’Illusion des Rivages
Le jour avant ce matin d’écriture, j’avais tondu, pendant deux heures, ma pelouse. Il faisait très chaud, trop chaud, depuis quelques jours et j’avais lu dans les prévisions qu’il y allait avoir des orages dans l’après-midi. Que nenni ! Point d’orages cette après-midi-là. Cependant, les orages sont arrivés pendant la nuit. Mon épouse me dit même, alors que j’écris le présent texte, que la foudre n’est pas tombée loin cette nuit.
Nous avons un « avantage », c’est que nous sommes à une centaine de mètres, à vol d’oiseau, de l’église millénaire du village ainsi que du château. Généralement, ce sont leurs paratonnerres qui accueillent la foudre.
Donc, ce matin-là, à mon réveil, je regarde du côté de notre terrain donnant sur un champ et aussi une vue lointaine sur le village de l’autre côté de la Meuse. Mon regard est attiré par le côté sombre des nuages dans le ciel, un nouvel orage s’annonce. Pourtant de l’autre côté de la maison, côté rue, le ciel est clair, dégagé. C’est comme si la maison était séparée en deux, d’un côté l’ombre, de l’autre la lumière.
Je ne cherchais pas à savoir s’il y allait avoir un « gagnant » ou un « perdant », je sais que, généralement, c’est l’orage qui prend le dessus et qui recouvre aussi bien ma maison que le village. La pluie tombe, arrose ma pelouse tondue la veille, nourrit les fleurs dans les parterres. La pluie tombe comme si toute l’eau accumulée depuis des jours se déversait comme un torrent.
Et même s’il fait de plus en plus noir, je sais que le soleil brille toujours derrière les nuages. L’expression est facile et bien connue. Je ne sais pas si vous l’avez perçu à la lecture de cette introduction, le texte va parler de « séparation ». Quand j’écris « séparation », certain·e·s pourraient penser que c’est une séparation d’Êtres. Cette séparation qui engendre, souvent des reproches (éclairs), des cris (tonnerres), des pleurs (la pluie). Bien que ce ne soit pas le cas ici, certaines similitudes pourraient se présenter.
Je devrai écrire que le présent texte parle de la peur de la séparation et non de la séparation elle-même.
Il arrive un moment, dans la Vie, où j’ai accepté que celle-ci n’était pas une succession de rivages séparés. Elle est comme un seul mouvement de l’eau. Pourtant, j’ai passé des années à croire aux distances. Des noms sont donnés aux rives, aux rencontres, aux départs, aux blessures. J’ai souvent pensé qu’il existait un avant et un après, un ici et un ailleurs, un moi et un autre.
Non parce que l’AMOUR manque, ni parce que le chemin est fermé, simplement parce que la mémoire conserve l’empreinte des anciennes tempêtes. Une peur ancienne peut continuer à parler longtemps après que l’orage se soit dissipé. Elle veut persuader que chaque eau ressemble à celle qui a déjà fait souffrir. Elle confond le souvenir avec le présent.
Pourtant, rien ne se répète exactement 1️⃣. Chaque instant est neuf. Chaque rencontre est une source différente. Chaque Cœur porte sa propre Lumière et son propre Mystère.
Peu à peu, quelque chose en moi s’est adouci. J’ai cessé de demander des garanties à l’Existence. J’ai renoncé à savoir d’avance où mène le chemin. J’ai découvert que la Confiance n’est pas l’absence de vertige. Elle est la capacité d’avancer malgré lui.
Alors apparaît quelque chose de subtil. Ce qui me soutient n’est pas la certitude d’atteindre un but. C’est la reconnaissance d’une Présence 2️⃣. Lorsque deux Êtres osent déposer leurs armes, osent se dévêtir de leurs armures, ils ne traversent pas seulement une distance extérieure, ils traversent l’illusion de leur isolement. Car la séparation n’est jamais aussi réelle qu’elle le paraît.
Les vagues semblent distinctes, pourtant, elles appartiennent au même océan. Les feuilles semblent éloignées les unes des autres, pourtant, elles sont nourries par la même Terre. Les Êtres semblent séparés par leurs histoires, leurs peurs, leurs visages, et, en même temps, la même Vie circule, silencieusement, en chacun.
Nous croyons souvent que nous allons vers l’autre. En réalité, nous allons vers une partie de nous-mêmes que nous avions oubliée. Et peut-être que l’autre rive n’existe pas.
Peut-être n’y a-t-il jamais eu deux rives, seulement existait l’esprit qui découpait le monde en fragments. Peut-être que ce que nous appelons « traverser » consiste simplement à reconnaître ce qui a toujours été là : « Une unité profonde sous les apparences de la distance ».
Alors le pas que je fais vers l’autre devient un pas vers moi-même. La main que je rencontre devient le rappel que je n’ai jamais été véritablement seul. Et l’eau, que je redoutais à certains moments, cesse d’être un obstacle. Elle devient le lien Vivant entre toutes choses 3️⃣.
Car, au cœur du silence, lorsque tombent les frontières inventées par la peur, il ne reste plus ni départ ni arrivée, ni moi ni toi, ni cette rive ni l’autre.
Il ne reste que la Vie, indivisible, se reconnaissant elle-même à travers mille formes différentes.
Et, dans cette reconnaissance, toute séparation se révèle pour ce qu’elle a toujours été : « Une illusion ».
Et, soudain, ce qui semblait être une traversée devient une célébration. Car lorsque tombe l’illusion de la séparation, le monde entier retrouve sa proximité, sa globalité, sa totalité, son entièreté. Le vent n’est plus étranger à la feuille, la vague n’est plus étrangère à l’océan, aucun Être n’est réellement étranger à un autre.
Alors naît une Joie, que dis-je la JOIE, qui est celle d’appartenir à la même danse, au même souffle, à la même Lumière. Et j’avance, non pour rejoindre ce qui me manquerait encore, j’avance avec l’émerveillement de reconnaître partout ce qui, depuis toujours, ne m’a jamais quitté.
(Mon Essence Spirituelle)
(Michaël « Shichea » RENARD)
(Illustration : Image générée)
(Musique lors de l’écriture : O – 2025 – L’Âme Idéale (Bande originale du film))
1️⃣ : Héraclite d’Éphèse, que j’ai déjà cité dans d’autres textes, l’avait compris : « Nul Homme ne se baigne deux fois dans le même fleuve car, la seconde fois, ce n’est plus ni la même eau ni le même homme » ;
2️⃣ : « Quel est le plus beau cadeau qu’on puisse offrir ? Faire sentir à quelqu’un qu’il n’est pas seul » ;
3️⃣ : voir le texte « Ce qui demeure Vivant ! ».

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