Novlangue (Newspeak)

Il y a environ deux mois, j’ai regardé le documentaire : « Orwell 2+2=5 (2025) ». En voici le synopsis.

« En 1949, alors qu’il se sait condamné par la tuberculose et qu’il vit retiré sur l’île isolée de Jura, en Écosse, George Orwell jette ses dernières forces dans l’écriture de son chef-d’œuvre absolu, 1984 1️⃣.

Le réalisateur Raoul Peck utilise les derniers mois de la vie de l’écrivain comme point de départ pour explorer les concepts fondateurs qu’il a légués au monde : la Nouvelle langue (Newspeak), la Double pensée, les Crimes de pensée et la figure omniprésente de Big Brother.

Le documentaire tisse un lien direct et percutant entre les observations historiques d’Orwell au XXe siècle (marquées par son passé dans la police coloniale en Birmanie, la montée du fascisme et le totalitarisme soviétique) et les dérives contemporaines du XXIe siècle. À travers un montage d’archives, d’extraits d’adaptations cinématographiques et de coupures de presse modernes, le film dissèque la désinformation, la manipulation du langage par les gouvernements actuels, l’essor de l’intelligence artificielle et le contrôle de l’information par les réseaux sociaux, illustrant comment la formule « 2+2=5″, le mensonge répété qui devient vérité officielle, s’impose dans notre quotidien ».

Il est souvent dit que l’histoire se répète. Oui, effectivement, et, en même temps, avec d’autres atours, avec d’autres méthodes, avec les outils de l’époque de l’histoire en cours.

Au vu du titre du présent texte, ce qui m’a intéressé, même si tout est intéressant dans le documentaire, c’est le concept « Novlangue » ou, pour être plus clair, de « Nouvelle langue ». C’est un peu comme la langue de bois des politiciens dans une version plus élaborée.

« Novlangue » est la langue officielle d’Océania inventée par George Orwell pour son roman d’anticipation 1984 (publié en 1949). C’est une simplification lexicale et syntaxique de la langue destinée à rendre impossible l’expression des idées potentiellement subversives et à éviter toute formulation de critique de l’État, l’objectif ultime étant d’aller jusqu’à empêcher « l’idée » même de cette critique. Hors du contexte du roman, le mot « novlangue » est passé dans l’usage pour désigner péjorativement un langage ou un vocabulaire destiné à déformer une réalité 2️⃣.

En d’autres termes, c’est une langue créée par un pouvoir totalitaire pour réduire la capacité de penser librement. Si certains mots, certaines nuances, certaines idées du langage, sont supprimés alors il devient plus difficile voire impossible de formuler une pensée critique. Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin, il y a, actuellement, dans le monde, quelques « champions » de l’utilisation de cette langue. L’utilisation la plus actuelle est « Opération militaire spéciale » au lieu de « Guerre ».

Voici trois exemples que j’ai glanés, ici et là, dont certains sont repris dans le documentaire sans donner une explication « détaillée ».

« Plan de sauvegarde de l’emploi » = « Licenciements collectifs ».

Pourquoi est-ce considéré comme de la novlangue ? L’expression met l’accent sur le mot « sauvegarde » évoquant la protection, la préservation de l’emploi alors que la conséquence concrète est souvent la suppression d’emplois. Le langage inverse donc, partiellement, la perception émotionnelle de la situation. Ainsi au lieu de dire « Nous allons licencier 500 personnes », il est dit « Nous mettons en place un plan de sauvegarde de l’emploi ». La formulation déplace l’attention du choc humain vers une apparence de gestion responsable et protectrice. En anglais, je dirai « It’s Smart », en français « C’est Intelligent ».

« Dommages collatéraux » = « Morts ou blessures de civils pendant une opération militaire ».

L’expression transforme une réalité très concrète et tragique en formule technique et abstraite. Le mot « dommages » fait penser à des dégâts matériels et « collatéraux » suggère quelque chose d’indirect, presque périphérique. La souffrance humaine disparaît derrière un vocabulaire administratif voire stratégique. Dire « 27 civils ont été tués » produit un impact émotionnel immédiat. Dire « Des dommages collatéraux ont eu lieu » atténue fortement cet impact.

« Vidéoprotection »= « Vidéosurveillance ».

Le mot « surveillance » évoque le contrôle, l’observation, la restriction possible des libertés. Par contre, le mot « protection », lui, évoque la sécurité, le soin, la défense des citoyens. Changer un seul mot modifie la perception globale du dispositif. Le regard reste le même et, en même temps, le vocabulaire oriente ce regard, soit vers la contrainte, soit vers le sentiment de sécurité 3️⃣.

Pas mal, n’est-ce pas ! Comme quoi, le changement de quelques mots perturbe ou rassure 4️⃣.

Toujours est-il qu’après cette « longue » introduction, mes publications parlent de « Spiritualité ». Âmie Lectrice, Âmi Lecteur, tu pourrais me dire qu’il n’y a rien de bien spirituel dans ce qui est écrit précédemment.

Ainsi la question qui vient est : « Existe-t-il une ‘novlangue’ spirituelle ? ». Eh bien, sans surprise, la réponse est « Oui ». Et, dans ce qui va suivre, il va y avoir, comment dire, une possibilité de crispations. Pourtant, je peux affirmer que c’est presque une sorte de « synthèse » envers ce que je pense des « gourous » (oui, je sais, c’est un jugement).

Ainsi, la novlangue spirituelle est plus discrète, plus douce en apparence, et, parfois, plus difficile à discerner, précisément parce qu’elle emprunte les habits de la Lumière.

Bien évidemment, elle ne cherche pas toujours à contrôler par la peur. Elle contrôle parfois par le réconfort. Par des mots « ronds ». Par des phrases apaisantes. Par des formulations qui donnent l’impression d’élever l’Être tout en l’éloignant silencieusement du Vivant 5️⃣.

Toute langue possède un pouvoir. Elle ne décrit pas seulement le monde, elle finit aussi par modeler la manière dont il est regardé. J’en ai parlé dans l’introduction via le regard. Alors, lorsqu’une « spiritualité » commence à remplacer l’expérience par des slogans, la présence par des concepts, la profondeur par des formulations séduisantes, quelque chose se voile.

La novlangue spirituelle commence souvent là quand les mots cessent d’être des ponts et deviennent des fossés voire des gouffres. Ainsi, certaines souffrances humaines ne sont plus appelées souffrances. Elles deviennent « des vibrations basses » (je suis certain que beaucoup ont déjà entendu cette notion). Comme si la douleur d’un Être pouvait être réduite à une fréquence mal réglée.

La tristesse profonde devient « une énergie à réaligner ». Le deuil devient « un contrat d’âme ». L’épuisement intérieur devient « une résistance de l’ego ». Et peu à peu, la chair humaine disparaît derrière un vocabulaire cosmétique de Lumière.

Je ne suis pas en contradiction de ces notions. Cependant, un cœur brisé n’a pas besoin qu’on lui explique son taux vibratoire. Il a besoin d’une Vraie Présence. D’un silence habité. D’une main qui ne cherche pas à corriger sa douleur.

La novlangue spirituelle agit souvent comme un parfum trop puissant dans une pièce fermée. Au début, il semble agréable et, en même temps, à force, il empêche de sentir l’air réel. Alors des mots mag(nif)iques deviennent, parfois, des refuges contre ce qui est vécu comme la « Vérité » de l’Être.

Par exemple, le mot « abondance » est utilisé pour ne plus regarder la peur du manque. « Lâcher-prise » alors qu’il s’agit parfois de résignation déguisée. « Alignement » pour la conformité. « Éveil » pour un statut spirituel à atteindre, une médaille invisible pour l’ego.

Même la Lumière peut devenir un masque lorsque l’Être HUmain s’en sert pour éviter sa propre Nuit. Il existe une manière très subtile d’utiliser Dieu (peu importe le nom), l’Univers, l’énergie, le « karma », la Conscience comme d’autres utilisent des murs. Non pour ouvrir, uniquement pour se protéger du Vivant. Oscar Wilde disait : « Vivre c’est la chose la plus rare du monde. La plupart des gens ne font qu’exister » 6️⃣.

Alors, sans le Vivant, la « Spiritualité » devient un jardin factice. Tout semble paisible, tout semble parfait, et, en même temps, plus rien n’y pousse réellement. Les mots y sont beaux tout en étant stériles.

Un exemple souvent entendu : « Tu attires tout ce que tu vibres ». Je reconnais que c’est une phrase séduisante, presque hypnotique, révélatrice diront certain·e·s. Pourtant, dans certaines bouches, elle devient une violence invisible. « Si quelqu’un souffre, c’est qu’il aurait mal vibré ». « S’il tombe malade, c’est qu’il aurait attiré cette expérience ». « S’il traverse l’obscurité, c’est qu’il manquerait d’élévation ».

Ainsi, sous des apparences lumineuses, la compassion disparaît parfois. Et lorsque la compassion disparaît, la spiritualité commence déjà à se vider de son Âme.

Le réel, lui, demeure infiniment plus humble. La Vie ne parle pas toujours en slogans. Elle parle parfois en silences longs. En contradictions. En saisons intérieures. Un arbre ne dit pas « Je manifeste mon abondance végétale ». Il pousse. Il perd ses feuilles. Il traverse l’hiver. Et, pourtant, la sève continue son œuvre invisible.

Voilà peut-être la différence entre la Parole Vivante et la novlangue spirituelle. L’une ouvre un espace, l’autre cherche à remplir le vide trop vite. La Parole Vivante accepte de ne pas tout expliquer. Elle sait que certains mystères doivent être habités plutôt que résolus. Car la Vérité Profonde à chaque Être ressemble davantage à une source qu’à un slogan. On peut y boire. Mais on ne peut pas l’enfermer dans une formule.

(Mon Essence Spirituelle)
(Michaël « Shichea » RENARD)
(Illustration : Image générée)
(Musique lors de l’écriture : Cellar Noise – 2026 – Panic Loves Telling Lies)

1️⃣ : voir le texte « Ministères (1984) » ;

2️⃣ : source : « https://fr.wikipedia.org/wiki/Novlangue » ;

3️⃣ : « Collaborateur » = « Employé » ;
« Publics éloignés de l’emploi » = « Chômeurs » ;
« Collecte de données » = « Surveillance numérique » ;
« Neutraliser une cible » = « Tuer quelqu’un » ;
« Techniques d’interrogatoire renforcées » = « Torture ou traitements coercitifs » ;
« Optimisation des effectifs » = « Suppression de postes ou réduction du personnel » ;
« Flexibilisation du travail » = « Assouplissement des protections des salariés, parfois précarisation » ;
« Ressources humaines » = « Gestion des salariés » ;
« Quartiers sensibles » = « Zones marquées par des difficultés sociales, économiques ou sécuritaires » ;
« Rendre l’hôpital, la sécu, l’assurance chômage plus robuste » = « Diminuer les prestations et le budget »
;

4️⃣ : voir le texte « Les mots sont des passerelles, des ponts autant que des gouffres et des abîmes » ;

5️⃣ : voir le texte « Ce qui demeure Vivant ! » ;

6️⃣ : voir le texte « Vivre c’est la chose la plus rare du monde. La plupart des gens ne font qu’exister » (Oscar Wilde).

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