Réduite au Silence

De là où je t’écris, je n’ai plus de peurs, je n’ai plus de douleurs, je suis en Paix après tant de souffrances sur cette terre.

Je témoigne par ce texte, non pas pour te troubler, mais pour te partager un fragment de ma vie, un témoignage silencieux. Lors de la promulgation de la nouvelle loi sur la promotion de la vertu et de la prévention du vice, il m’a été interdit de parler en public. J’ai été réduite au silence comme toutes mes sœurs dans le pays.

Mon prénom était Laïla 1️⃣. J’avais 18 ans. Ma voix a été arrachée de l’espace public. Le simple fait de m’exprimer en dehors des murs de ma maison était devenu un crime. Je n’oublierai jamais le jour où tout a changé. C’était un matin d’été, le ciel était lumineux et l’air était chaud. La radio nationale a interrompu sa programmation habituelle pour diffuser un message de l’émir.

Avec une voix ferme et déterminée, il annonça que les femmes ne pourraient plus parler dans l’espace public sous peine de sanctions sévères. Cette annonce me glaça le sang. J’étais assise, dans la cuisine, avec ma mère et ma sœur et nous avons échangé des regards inquiets. Les mots de l’émir étaient comme des chaînes invisibles qui se refermaient sur nous.

Cette loi ne fut que la dernière d’une longue série de restrictions imposées aux femmes depuis qu’ils avaient repris le contrôle du pays. Tout a commencé par l’interdiction d’aller à l’école pour les filles au-dessus de l’âge de douze ans. Ensuite, ce fut l’obligation de porter le voile intégral puis l’interdiction de sortir sans être accompagnée d’un homme de la famille. Chaque nouvelle loi m’avait rapprochée un peu plus du silence, jusqu’à ce que, finalement, ma voix elle-même devienne illégale.

Je me souviens encore de la sensation d’étouffement qui m’a envahie ce jour-là. J’avais tant de choses à dire, tant de pensées, tant de rêves et aussi tant de colères qui bouillonnaient en moi. Comment pouvais-je simplement me taire ? Comment pouvais-je accepter cette nouvelle réalité où ma voix ne comptait plus ? C’était comme si l’on m’avait arraché une partie de moi-même. Cette partie qui me permettait d’exister aux yeux des autres, de me connecter au monde.

Mais ce n’était pas seulement ma voix qui était en jeu. C’était aussi ma dignité, mon droit d’être une personne à part entière avec des opinions, des sentiments, des espoirs. Que de désespoirs. Cette loi, en me réduisant au silence, me rendait invisible, m’effaçait du paysage aussi bien social que culturel. Ce n’était pas une simple interdiction de paroles. C’était une négation de mon existence même. C’était un effacement de ma propre personne.

Les premiers jours après l’annonce, je n’osais plus sortir de chez moi. La peur m’envahissait à chaque instant, peur de faire une erreur, peur de parler par inadvertance, peur de croiser un membre de la police religieuse qui, d’un geste, pourrait m’accuser de subversions. Je n’avais jamais été aussi consciente de l’importance de ma voix, de sa puissance jusqu’à ce qu’elle me soit enlevée.

Puis, petit à petit, j’ai dû apprendre à m’adapter. Je n’avais pas le choix. Nous n’avions pas le choix, ma mère, ma sœur et moi. J’ai trouvé d’autres moyens de communication. À la maison, je parlais en chuchotant, de peur que quelqu’un ne nous entende par les fenêtres ouvertes. Dehors, j’utilisais des regards, des gestes pour communiquer. Mais ce silence forcé a créé une distance entre nous, une barrière invisible qui rendait chaque interaction plus froide, plus mécanique.

Il y avait aussi cette colère qui grandissait en moi, une colère sourde, implacable. Pourquoi devrais-je me taire ? Pourquoi ma voix est-elle perçue comme une menace ? Je me souviens des histoires que mon grand-père me racontait sur les grandes femmes de notre histoire. Des poétesses, des guerrières, des reines qui ont marqué notre culture. Où est passé cet héritage ? Comment avons-nous pu en arriver là, à être réduites au silence dans un pays qui, autrefois, célébrait la force et la sagesse de ses femmes ?

Et puis, il y a cette douleur, cette tristesse de voir tout ce pour quoi nous avons lutté, tout ce que nous avons construit, réduit à néant. Je pense à ma mère, qui a grandi dans un pays où les femmes avaient des droits, où elles pouvaient étudier, travailler, participer à la vie publique. Aujourd’hui, elle voit son pays régresser, elle voit ses filles privées de ce qu’elle considérait autrefois comme des acquis.

Chaque jour est un combat, un combat pour garder espoir, pour ne pas sombrer dans le désespoir. Il y a des moments où je me demande combien de temps je pourrais tenir. Combien de temps avant que ce silence imposé ne devienne un silence intérieur, un renoncement à tout ce en quoi je croyais ?

Je me raccroche à l’idée que ce silence n’est que temporaire, qu’il ne peut durer éternellement. Les femmes ont toujours été fortes, résilientes. Nous avons survécu à tant d’épreuves, à tant de guerres, à tant d’injustices. Ce n’est pas un silence imposé qui me détruira. Je trouverai un moyen de me faire entendre, même si cela doit prendre du temps, même si cela doit passer par des moyens clandestins, par des poèmes écrits en cachette, par des gestes de solidarité discrets mais puissants.

Je veux croire qu’un jour, ce cauchemar prendra fin. Que ce pays redevienne un pays où les femmes pourront s’exprimer librement, où leur voix sera à nouveau entendue et respectée. Je rêve d’un jour où je pourrai à nouveau marcher dans les rues de la ville sans peur, où je pourrai discuter avec mes amies à voix haute, où je pourrai rire sans craindre les répercussions, les persécutions.

Mon prénom est Laïla. J’ai 18 ans. J’ai transgressé le silence et je suis morte dans la maison de mon bourreau.

(Mon Essence Spirituelle)
(Michaël « Shichea » RENARD (20240904-1))
(Illustration : Microsoft Designer suivant mes directives)
(Musique lors de l’écriture : Le Silence)

1️⃣ :  Le prénom Laïla signifie « née pendant la nuit ».

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