L’Art de laisser passer sans retenir
Il arrive qu’une parole nous blesse, qu’un silence nous irrite, qu’un geste nous mette en colère. Nous croyons alors que l’autre nous a manqué de respect, qu’il a voulu nous atteindre voire nous blesser, nous humilier, qu’il aurait pu agir autrement. Et nous voilà emportés par nos pensées, nos interprétations, nos émotions, comme si notre Paix Intérieure dépendait désormais de ce que l’autre a fait ou n’a pas fait.
Mais savons-nous réellement ce qui se cache derrière son comportement ? Connaissons-nous ses peurs, ses blessures, ses doutes, ses intentions ? Peut-être ne voit-il pas ce que nous voyons. Peut-être traverse-t-il une tempête intérieure dont nous ignorons tout. Et si ce que nous prenons pour une attaque n’était parfois que l’expression maladroite d’une souffrance, d’une fatigue, d’une inconscience ?
Nous souffrons souvent autant de ce que nous imaginons que de ce qui s’est réellement passé. À l’événement s’ajoute notre interprétation, à la parole entendue s’ajoute celle que nous nous racontons, à la blessure initiale s’ajoute parfois le poids de toutes celles que nous portons déjà. Ainsi, un simple désaccord peut devenir une guerre intérieure, un silence peut prendre la forme d’un rejet, une maladresse se transformer en preuve que nous ne sommes pas aimés.
Pourtant, nous pouvons apprendre à Accueillir ce qui arrive sans nous précipiter dans le jugement. Respirer avant de répondre. Observer ce qui se réveille en nous. Reconnaître notre colère sans lui laisser les commandes, entendre notre tristesse sans lui permettre de définir toute notre réalité. Il ne s’agit pas de nier nos émotions, encore moins de tout tolérer, uniquement de retrouver cet Espace Intérieur dans lequel nous pouvons choisir notre réponse plutôt que de subir notre réaction.
Nous ne sommes pas obligés de transformer chaque désaccord en affrontement, chaque différence en opposition, chaque blessure en accusation. Nous pouvons poser des limites sans haïr, nous éloigner sans mépriser, dire non sans condamner. Nous pouvons même reconnaître la responsabilité de l’autre sans lui confier le pouvoir de décider de notre Paix.
C’est peut-être lorsque nous cessons de vouloir défendre, sans cesse, l’image que nous avons de nous-mêmes que quelque chose s’apaise. Nous n’avons plus besoin de gagner chaque discussion, de convaincre à tout prix, d’avoir toujours raison. Nous découvrons qu’une parole ne nous définit pas, qu’un refus ne diminue pas notre valeur, que le comportement d’autrui ne dit pas nécessairement qui nous sommes.
Une ancienne parabole taoïste nous invite précisément à cette découverte. C’est celle du bateau vide. Imaginez que vous naviguiez paisiblement sur une rivière lorsqu’une autre embarcation vient heurter la vôtre. Si quelqu’un se trouve à bord, vous pourriez vous emporter contre lui. Pourtant si ce bateau est vide, livré au courant, votre colère n’a plus de coupable auquel s’accrocher. Le choc est pourtant le même. Seule a changé votre perception de ce qui l’a provoqué.
Et si, dans certaines circonstances de notre vie, nous apprenions à laisser un peu plus de place à une possibilité. Celle que tout ne soit pas dirigé contre nous, que toute maladresse ne soit pas une offense, que tout ce qui nous dérange ne soit pas nécessairement une volonté de nous nuire ?
Peut-être retrouverions-nous alors une liberté précieuse. Liberté de ne plus faire de chaque événement une affaire personnelle, de ne plus nourrir toutes les histoires que notre mental invente, de ne plus laisser les gestes des autres nous éloigner systématiquement de nous-mêmes.
Car être un bateau vide ne signifie pas être sans cœur, sans conscience, sans joie, sans amour. Cela signifie peut-être simplement ne pas être rempli de soi au point de ne plus pouvoir accueillir l’autre. C’est laisser suffisamment d’espace en nous pour écouter avant de juger, comprendre sans prétendre tout savoir, aimer sans posséder, demeurer présent sans chercher à contrôler le cours de la Vie.
La prochaine fois que quelqu’un heurtera votre embarcation, peut-être pourrez-vous vous arrêter un instant avant de chercher un coupable. Non pour vous interdire de ressentir, simplement pour vous offrir la possibilité de voir autrement.
Après tout, nous naviguons toutes et tous sur des eaux que nous ne maîtrisons pas entièrement. Et si nous ne pouvons pas toujours empêcher les rencontres, les remous, les collisions, nous pouvons apprendre à ne pas transformer chacun d’eux en une tempête intérieure.
Peut-être est-ce cela la sagesse du bateau vide. Traverser la Vie le Cœur Ouvert, sans nous accrocher à chaque blessure, et nous souvenir que notre Paix ne dépend pas uniquement de ce qui vient à notre rencontre. Cette Paix vient aussi de l’espace que nous lui accordons en nous.
(Mon Essence Spirituelle)
(Michaël « Shichea » RENARD)
(Illustration : Image générée)
(Musique lors de l’écriture : Georgius – 2016 – String Theory)

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