Pluie du Matin n’arrête pas le Pèlerin
À la date de l’écriture du présent texte, je suis revenu d’une retraite de 4 jours (3 nuits) à l’Abbaye de Cordemois à Bouillon (Belgique). Comme je l’avais indiqué dans un précédent texte 1️⃣, ceci faisait trois ans que je voulais y aller.
J’ai l’habitude d’aller faire des retraites en Abbaye ou en Monastère, j’en avais déjà aussi parlé dans d’autres textes 2️⃣. Ici, c’est que, pour mon premier jour, j’étais le seul retraitant dans l’Abbaye. C’était étrange pour moi de me retrouver dans ce lieu de solitude en total solitude. Même si le soir, un autre retraitant est venu, la plupart du temps, j’étais seul.
Ce que j’ai apprécié par rapport à mes autres expériences, c’est vraiment d’habiter ma solitude. L’habiter dans le sens où je ne croisais personne lors de mes balades en forêt. L’habiter lorsque je faisais des méditations dans ma cellule. L’habiter lorsque je faisais mes intentions dans la grande église.
Il faut savoir qu’à Cordemois, pendant les périodes hivernales ou, en tout cas, de froids, les messes se font dans la petite chapelle nommée « L’Oratoire ». Cet oratoire est plus facile à chauffer que la grande église. Ainsi, je pouvais aller à la grande église et me retrouver dans ma solitude.
J’ai apprécié ma solitude et l’introspection qu’elle m’a permis de faire sur moi, sur mes pensées, sur mes ressentis. Elle m’a aussi permis de faire des demandes, de parler avec mon ego, d’échanger avec la gardienne des lieux que j’ai appelée.
À l’Abbaye de Cordemois, il n’y a plus que cinq moniales. La plus jeune à 44 ans et je ne connais pas l’âge de la plus âgée. Du fait d’être souvent seul comme retraitant, j’ai pu échanger un peu avec deux Sœurs. Sœur Anne a été ma personne de contact pour ma réservation. Sœur Monique s’occupait, notamment, de servir les repas.
Je me suis posé la question si je devais aider Sœur Monique. Avais-je le droit de m’imposer dans l’aide que j’aurai pu lui importer ? Je dis souvent concernant l’aide que : « Quiconque a besoin d’aide la trouvera à la mesure idéale de mes moyens pour autant qu’il m’y autorise ». Je n’ai pas demandé de l’aider. Je me suis dit que, dans son œuvre de servir, si je l’aidais, de trop, je pouvais lui retirer ce rôle dans la communauté. Alors, j’ai choisi de faire des petits gestes comme remettre mes assiettes, mes couverts sur le plateau qu’elle utilisait, préparer ma table pour le prochain repas ou pour le petit déjeuner du lendemain. Elle ne m’avait rien demandé. Elle ne m’en a pas parlé. Ceci s’est fait naturellement.
Un peu plus haut dans le présent texte, j’ai utilisé le terme « cellule » et non « chambre ». Au départ, dans l’Abbaye, toutes les cellules faisaient, de ce que j’ai pu déterminer, 2 m de large sur 3 m de profondeur. Un lit, un évier, un radiateur, une petite armoire, une tablette rabattable, une fenêtre. Pour ma part, j’ai eu une « double » cellule. En fait, le mur de séparation entre deux cellules « simples » a été retiré pour en faire une cellule plus grande. J’avais donc plus d’espace, deux radiateurs, deux fenêtres, une table de nuit, une grande armoire, une petite table, une chaise et un fauteuil. Ce n’est pas le grand « luxe » et, de toutes façons, je n’y allais pas pour ça. Qui plus est, à l’étage où j’étais, il n’y avait que deux douches et deux toilettes pour les dix chambres. Étant seul, pas de files pour y aller.
Ce que j’ai apprécié dans cette « double » cellule monastique, je l’ai écrit plus haut, c’est la solitude. C’est de constater que le monde s’est éloigné, bien que temporairement, comme une marée qui se retire. La cellule dépouillée de tous les artifices, à l’exception des symboles religieux, n’est pas une privation. C’est une invitation. Une invitation à revenir à l’essentiel. Ici, rien ne distrait. Rien ne détourne. Chaque Instant est Présence. La cellule est un espace intérieur ouvert. Elle m’a offert le cadeau du dépouillement. C’est dans cette Simplicité que l’Être apprend à écouter. Il n’écoute pas le bruit du monde. Il écoute une voix, ma voix, plus profonde, plus discrète.
Sur mon lit, les yeux fermés, dans une lumière douce et diffuse de l’extérieur, dans ma solitude choisie, mon Cœur s’est clarifié. Tout devient plus clair, plus fluide. Les pensées se déposent comme la poussière après le vent. Et, peu à peu, dans ce lieu étroit, une immensité s’est révélée. C’est celle d’un silence habité où je ne me suis jamais senti seul. Je sais que je peux vivre ceci au quotidien, qu’il n’est pas nécessaire d’aller en retraite. J’en ai déjà fait l’expérience. Et, en même temps, en retraite, il n’y a pas ou presque pas de sollicitations extérieures. Tout se vit de l’intérieur, à l’intérieur.
Bien sûr, je ne suis pas resté enfermé dans ma cellule. Je l’ai, d’une certaine façon, apportée avec moi dans mes balades en forêt, à la découverte des merveilles de la région. Le son de mes pas, le chant des oiseaux, la respiration de la forêt, le soleil, le vent, la pluie, le grésille, la neige ont été mes compagnons. J’ai vu les paysages changés en peu de temps, passés d’un état à un autre, d’une lumière à une autre.
La veille de mon départ, Sœur Monique m’indique qu’il y a un Belvédère à trente minutes à pied de l’Abbaye. Il suffit de passer par un petit chemin à l’arrière de celle-ci. Le matin, j’avais déjà marché dix kilomètres aller-retour pour voir le point de vue du Tombeau du Géant. Sans savoir que j’allais vers ce lieu.
Toujours est-il que l’après-midi, après le repas, je me mets en marche pour le Belvédère. Par précaution, j’ai pris mon parapluie car deux jours avant j’avais été rincé lors d’une balade vers Bouillon. Bien m’en a pris car sur les trente minutes de marche, j’ai connu le soleil, le vent, la pluie, le grésille et la neige.
J’ai pris des sentiers en côte. Que dis-je des sentiers plutôt des ravines. Quand le grésille a commencé à tomber, je me suis mis un peu à l’abri. Je me suis posé la question si j’allais continuer. Je me suis remis en route. Là, c’est la neige qui m’a questionné. J’ai persisté et je suis arrivé au Belvédère.
Une tour de quarante mètres permettant une vue à 360° dont une vue surplombant la ville de Bouillon. Spectacle Ô combien magnifique, magique, de voir la ville sous la brume naissante sous un ciel noir et, en tournant simplement le regard, voir les paysages brillants de mille lumières grâce à la neige déposée sur les arbres.
Alors m’est revenu en mémoire l’adage qui est le titre du présent texte : « Pluie du Matin n’arrête pas la Pèlerin ».
Si j’avais rebroussé chemin, je n’aurais pas eu cette vue magnifique. Une autre fois, j’aurais peut-être eu tout soleil ou tout pluie ou tout brume. Ici, j’avais une mosaïque de paysages. Même si le chemin a été difficile, il y a toujours la possibilité d’avoir de la JOIE au bout de celui-ci. Même si, pour certain·e·s, c’est une petite JOIE, une toute petite JOIE, c’est quand même de la JOIE. La JOIE ressentie n’est pas dans la quantité, dans la grandeur. Elle est dans ces Instants Simples de la VIE.
Si je m’étais arrêté à la première pluie, au premier grésille, à la première neige, je n’aurais pas connu cette JOIE. Les évènements ne sont pas des épreuves, ce sont des invitations à choisir, soit de rester à l’abri, soit de poursuivre le chemin. Le Pèlerin, lui, ne se questionne pas, il avance. Non pas entêtement, simplement parce qu’il a compris, qu’il a accepté que le ciel changeant ne doit pas dicter la direction du Cœur.
Chaque goutte, chaque grésille, chaque flocon devient une bénédiction, lavant les doutes, rafraîchissant l’Être qui se questionne. Le chemin n’est pas toujours clair, ni confortable. Je le sais. Pourtant il est fidèle à l’appel intérieur. Et Celle ou Celui qui marche sous la pluie ou le temps dit « mauvais » apprend quelque chose de très simple. Ce n’est pas l’absence d’obstacles qui fait le voyage. C’est la persévérance qui les traverse.
Ainsi, la pluie du matin n’arrête pas le Pèlerin. Elle le forme. Elle l’accompagne. Elle lui rappelle que même dans l’inconfort, la route continue, et que chaque pas posé avec confiance le rapproche de l’essentiel.
(Mon Essence Spirituelle)
(Michaël « Shichea » RENARD)
(Illustration : Sœur Marie-Marthe (Abbaye de Cordemis) – Cent Visages)
(Musique lors de l’écriture : Still Living – 2026 – Ashes)
1️⃣ : voir le texte « Voyageurs d’une même Lumière » ;
2️⃣ : voir, notamment, le texte « Le discernement ».

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