Ma Solitude
Je sais que j’étais déjà écrit sur la solitude 1️⃣. Et même si ce texte est publié un 1er avril, il n’est pas un poisson d’avril. À la date d’écriture du présent texte, je retrouve dans les « souvenirs » de mon profil, un extrait d’un livre de propos de Carl Gustav Jung. Carl Gustav Jung avec lequel, si je puis m’exprimer ainsi, j’ai commencé la publication de textes sur ce groupe. Mon premier texte partait de la citation « Ce n’est pas en regardant la lumière qu’on devient lumineux, mais en plongeant dans son obscurité. Mais ce travail est souvent désagréable, donc impopulaire ».
Le présent texte ne va pas parler de cette citation puisque j’ai indiqué que c’était un extrait d’un livre. Ce livre est « Ma Vie : Souvenirs, Rêves Et Pensées » dont les propos ont été recueillis par Aniéla Jaffré. L’extrait, dans le chapitre « XIII – Rétrospective », est le suivant : « Enfant, je me sentais solitaire, et je le suis encore aujourd’hui, car je sais et dois mentionner des choses que les autres, à ce qu’il semble, ne connaissent pas ou ne veulent pas connaître. La solitude ne naît point de ce que l’on n’est pas entouré d’êtres, mais bien plus de ce que l’on ne peut leur communiquer les choses qui vous paraissent importantes, ou de ce que l’on trouve valables des pensées qui semblent improbables aux autres ».
Je complète avec un autre extrait qui arrive presqu’après dans le livre : « Il est important que nous ayons un secret, et l’intuition de quelque chose d’inconnaissable. Ce mystère emplit la vie d’une nuance d’impersonnel, d’un numinosum 1️⃣. Qui n’a pas fait l’expérience de cela a manqué quelque chose d’important. L’homme doit sentir qu’il vit dans un monde qui, à un certain point de vue, est mystérieux, qu’il s’y passe des choses, dont on peut faire l’expérience – bien qu’elles demeurent inexplicables, et non seulement des choses qui se déroulent dans les limites de l’attendu. L’inattendu et l’inhabituel font partie de ce monde. Ce n’est qu’alors que la vie est entière. Pour moi, le monde, dès le début, était infiniment grand et insaisissable ».
Ainsi, je me retrouve dans cette enfance solitaire. 5ème enfant d’une famille de 6. J’ai souvent été seul, solitaire. Les deux plus âgés, mes deux frères, étaient comme, le dit l’expression, « cul et chemise ». Puis, j’avais deux sœurs plus âgées que moi, qui étaient elles aussi comme « cul et chemise ». Jusqu’à mes 6 ans, j’étais le petit dernier. Puis est arrivée, ma petite sœur qui a attiré tous les regards.
Il n’y a aucune jalousie de ma part. En tout cas, il n’y en a plus. Alors oui, j’étais entouré d’êtres et, en même temps, j’étais seul. En tout modestie, je me retrouve, en partie, dans l’expérience vécue de Carl Gustav Jung. Je vivais des choses. J’avais l’impression d’être suivi quand je me promenais sur le sentier menant au potager. J’avais même prié quand je me suis retrouvé dans un champ avec des vaches. J’ai prié pour ne pas qu’elles me fassent de mal et elles sont passées à côté de moi. D’une certaine façon, je suis convaincu d’avoir vécu des choses dont je ne me souviens plus.
C’étaient des perceptions trop vastes pour l’enfant que j’étais. Des impressions sans mots. Comme si mon Âme avait compris avant que mon esprit ne sache formuler. Il m’arrivait de ressentir une présence enveloppante sans être menaçante. Une sensation d’être observé par quelque chose de plus grand que moi sans que ceci soit un danger.
Avec les années, j’ai appris à taire mes expériences. Non pas par honte. Non pas par peur, peut-être un peu quand même. Mais parce que je pressentais qu’elles ne trouveraient pas d’écho. On peut raconter un jeu, une chute, une dispute. On raconte moins facilement une sensation d’invisible. Alors j’ai gardé cela en moi, longtemps, très longtemps.
C’est peut-être là que ma solitude s’est structurée.
Je n’étais pas seul dans ma famille. Il y avait du bruit, des rires, des tensions, des disputes, des discussions. La vie normale d’une fratrie nombreuse. Pourtant, à l’intérieur, je portais un monde silencieux. Un monde que je ne partageais pas. Non parce que je refusais de le partager, simplement parce que je ne savais pas comment.
Avec le temps, j’ai compris que cette solitude n’était pas un accident de parcours. Elle était une manière d’être au monde. Une façon d’habiter la vie en profondeur plutôt qu’en surface. Certains apprennent très tôt à se battre, d’autres à séduire, d’autres à s’imposer. Moi, j’ai appris à observer. À écouter. À ressentir.
Je me suis souvent senti en décalage. Non pas supérieur. Non pas inférieur. Simplement ailleurs. Comme si une partie de moi restait tournée vers un horizon que les autres ne regardaient pas. J’étais à distance invisible. Je participais aux conversations, aux événements, aux obligations. Pourtant intérieurement, je demeurais témoin.
Cette position de témoin a façonné ma manière de vivre. Elle m’a donné une sensibilité particulière aux atmosphères, aux non-dits, aux mouvements subtils de l’être humain. Elle m’a aussi parfois fatigué. Car percevoir plus finement, c’est aussi être plus exposé.
Longtemps, j’ai cru que cette solitude était une faiblesse. Un manque d’intégration. Une difficulté à être simplement « comme tout le monde ». Aujourd’hui, je la vois autrement. Elle est devenue un espace intérieur. Un lieu de retraite. Un lieu de dialogue silencieux.
Je ne prétends pas comprendre ce mystère que j’ai senti enfant. Je ne cherche plus à le prouver ni à l’expliquer. Je sais simplement qu’il m’accompagne. Il m’a appris que la réalité ne se limite pas à ce qui est visible. Que l’inattendu fait partie de la trame du monde. Que la vie ne se réduit pas à ce qui se mesure.
Ma solitude n’est donc pas un isolement. Elle est une fidélité. Fidélité à l’enfant que j’étais. Fidélité à ces sensations premières. Fidélité à ce mystère qui donne à la vie une profondeur que je ne veux pas perdre.
Et si je partage aujourd’hui ces mots, ce n’est pas pour me distinguer. C’est peut-être pour tendre la main à celles et ceux qui, eux aussi, se sont sentis seul·e·s au milieu des autres. À celles et ceux qui portent en eux un secret sans savoir comment le nommer.
Car je suis convaincu que nous sommes plus nombreux qu’il n’y paraît à habiter cette solitude-là. Une solitude qui n’éloigne pas des autres, simplement qui me rapproche de l’Essentiel.
(Mon Essence Spirituelle)
(Michaël « Shichea » RENARD)
(Illustration : Image générée)
(Musique lors de l’écriture : The Neal Morse Band – 2026 – L.I.F.T)
1️⃣ : voir les textes « Balitude », « De ma Solitude » ;
2️⃣ : Numinosum : Terme de Rudolph Otto (dans Le Sacré), formé à partir du latin « numen » (être surnaturel), pour désigner ce qui est indicible, mystérieux, terrifiant, tout autre, la qualité dont l’homme fait l’expérience immédiate et qui n’appartient qu’à la divinité.

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