Voyageurs d’une même Lumière

À la date de publication du présent texte, je me prépare pour partir en retraite à l’Abbaye de Cordemois (anciennement Abbaye de Clairefontaine) du côté de Bouillon (Belgique). Ceci faisait plus de trois ans que j’essayais d’y aller. Mes précédentes « tentatives » n’avaient pas été couronnées de succès. C’est ainsi. Quand le « bon » moment est là, tout s’aligne.

Avant d’aller plus loin dans le présent texte, il est nécessaire de savoir que ma première demande date donc de 2023. Il faut savoir qu’à cette période, les moniales étaient en procès, en bataille juridique, contre l’Ordre Cistercien de la Stricte Observance.

En effet, en décembre 2016, le Saint-Siège a décidé la dissolution de la communauté. L’Ordre cistercien, par l’intermédiaire de ses responsables (dont Dom Armand Veilleux), a alors engagé le processus de fermeture de l’abbaye, estimant que la vie communautaire conforme aux constitutions n’était plus possible à Clairefontaine. Cela a été motivé par des tensions internes prolongées et une évaluation que la vie monastique ne pouvait plus se poursuivre dans le cadre de l’ordre cistercien 1️⃣.

Une partie des religieuses a fermement contesté cette décision. Elles ne voulaient pas quitter leur monastère ni être dispersées dans d’autres communautés. En mars 2023, plusieurs des moniales qui refusaient de partir ont été temporairement renvoyées de l’ordre dans le cadre du conflit avec l’Ordre cistercien 1️⃣.

Ainsi, après plusieurs années de bataille juridique, de dialogue et de mobilisation locale, les deux parties ont trouvé un compromis amiable : L’abbaye de Clairefontaine est officiellement fermée en tant que communauté dépendant de l’Ordre cistercien de la Stricte Observance. Les sœurs qui le souhaitent peuvent rester à Cordemois et poursuivre leur vie religieuse, mais plus en lien avec l’Ordre cistercien : la communauté change de statut et de nom. L’ASBL « Abbaye Notre-Dame de Clairefontaine » devient « Abbaye de Cordemois », dédiée à la vie religieuse en commun mais hors de l’Ordre cistercien de la Stricte Observance. Une partie des fonds de l’association a été attribuée à d’autres monastères qui avaient accueilli des sœurs ayant accepté de partir, et le reste demeure pour soutenir celles qui restent 1️⃣.

Comme quoi, tout n’est pas toujours Joie et Amour même dans les abbayes. Toujours est-il que je vais aller dans une région que je connais peu et même, pour dire, pas du tout. Je ne suis passé qu’une seule fois devant cette abbaye. C’était pour faire un « repérage ». Ma Bienaimée et moi en avions profité pour aller faire un tour au magasin monastique.

Comme indiqué dans les communiqués de presse, les articles de journaux, certaines Sœurs sont parties « Ailleurs » et que les autres sont donc restées dans leur « Ici ». Pour moi, aller dans cette abbaye, c’est aller de mon « Ici » vers un « Ailleurs ». Cet « Ailleurs » que je découvrirai bientôt.

Ainsi, c’est cet « Ici » et cet « Ailleurs » qui m’inspirent le présent texte.

Dans ma vie, je me suis demandé ce que signifie vraiment être « d’ici » ou « d’ailleurs ». J’ai choisi de naître quelque part, dans une famille, dans un village, dans une région, dans un pays. J’ai grandi au rythme des paysages de mon village. Le « Ailleurs » était très loin. J’ai avancé dans la vie avec le cycle de mes saisons. J’ai parlé. J’ai écrit. J’écris.

Puis, un jour, je traverse un pont, je quitte une rive, je passe une frontière invisible tracée par des mains humaines. Et, en traversant, cette frontière impalpable, certain·e·s voudraient que je devienne Autre. Comme si le simple fait de franchir un fleuve, une route, une montagne, pouvait altérer l’essence de mon Âme.

Pourtant, le vent ne demande pas mes papiers d’identité, n’impose pas un passeport. Il caresse le visage de celui qui marche, qu’il soit enfant du lieu ou voyageur de passage. Les arbres n’interrompent pas leur croissance quand une nouvelle ombre s’étend sous leurs branches. Le soleil ne choisit pas à qui il offre sa lumière. Il se lève pour toutes et tous sans frontières, sans distinctions, sans dogmes.

En parlant de frontières, dans mon existence, j’ai tracé des frontières intérieures. J’ai dressé des barrières, des murs, entre mes blessures et celles des autres, entre mes peurs et mes élans, entre mes doutes et mes certitudes. Je croyais que mon champ était plus légitime que la terre du voisin, que ma rive valait davantage que l’autre berge.

Pourtant, je sais que la Terre, elle, ne sépare pas, ne catégorise pas, ne hiérarchise pas. Elle accueille la graine tombée ici comme celle portée plus loin, ailleurs, par le vent. Elle reçoit la pluie sans préférence. Elle ouvre son silence au pas de chacun·e. Serais-je un étranger aux autres et à moi-même ?

Je me pose la question : « Qu’est-ce qu’un étranger ? ». Serait-ce un miroir que je refuse de regarder ? Nous sommes toutes et tous des voyageurs sur cette planète, des êtres de passage, logés pour un temps dans un corps, marchant d’un âge à l’autre sur un sentier, sur un chemin. Enfant, j’étais étranger au monde des adultes. J’étais dans mon mode. Adulte, je suis devenu étranger à mes propres rêves oubliés, à mes propres aspirations enfouies. Et pourtant, au cœur de ces passages, quelque chose demeure. C’est la simplicité d’Être Vivant.

La vie ressemble à un long fleuve. Certain·e·s naissent près de sa source, d’autres plus bas, là où l’eau est déjà chargée d’histoires. Pourtant l’eau est la même. Elle chante la même chanson de mouvement, de transformation. Quelqu’un peut dresser des barrières sur ses rives, peindre des lignes colorées sur des cartes, le courant, lui, ignore ces couleurs. Il poursuit sa route vers la mer immense, l’océan lointain, où tout finit par se rejoindre, par se confondre, par s’harmoniser.

Quand quelqu’un dit : « Ici, c’est chez moi », il oublie que le sol sous ses pieds n’est qu’un prêt. Personne ne possède rien définitivement, pas même son souffle. La Terre nous porte, nous nourrit, nous façonne, puis un jour nous y retournons comme on rend un livre précieux après l’avoir lu avec passion. Et, dans ce retour, il n’y a ni privilège ni exclusion. La Terre ouvre ses bras sans distinction.

Peut-être que la Sagesse consiste à reconnaître que nous habitons une seule maison aux murs invisibles. Cette maison, c’est le monde, c’est la Terre. Chaque pas posé sur le sol est une Prière en Silence. Chaque rencontre est une occasion d’agrandir le Territoire Intérieur. Car la véritable patrie n’est pas un morceau de sol. Elle est la capacité d’AIMER et de reconnaître l’autre comme une Sœur, un Frère de route, comme un Voyageur de la même Lumière.

(Mon Essence Spirituelle)
(Michaël « Shichea » RENARD)
(Illustration : Image générée)
(Musique lors de l’écriture : Marc Atkinson – 2026 – Voices)

1️⃣ : Sources TVLux et RTBF.

P.S. : Étranger ? Que signifie ce mot ? Quoi, sur ce rocher j’ai moins de droits que dans ce champ ? Quoi, j’ai passé ce fleuve, ce sentier, cette barrière, cette ligne bleue ou rouge visible seulement sur vos cartes, et les arbres, les fleurs, le soleil ne me connaissent plus ? Quelle ineptie de prétendre que je suis moins homme sur un point de la terre que sur l’autre ! Vous me dîtes : « Nous sommes chez nous et vous pas chez vous ». Où ? Ici ? Vous n’avez qu’à y creuser une fosse, et vous verrez que la terre m’y recevra tout aussi bien que vous.
(Victor Hugo – 1842 – Le Rhin)

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