Naître et Mourir à Chaque Instant
Je dors. Ce n’est pas d’un sommeil réparateur. C’est une léthargie 1️⃣ plus subtile, une manière d’errer dans les vies sans jamais les habiter pleinement. En fait, j’existe comme un spectateur de moi-même, distrait par le tumulte du quotidien, insensibilisé à l’incroyable vérité qui palpite au creux de chaque instant.
Je Suis Vivant. Pourtant, parfois, j’ai l’impression de Naître et Mourir à Chaque Instant, d’où le titre de ce texte, comme si j’étais, à chaque fois, un nouveau moi-même, une nouvelle création, une recréation. Qu’est-ce que ceci signifie vraiment : « Être en Vie » ?
Cette question m’habite comme un feu crépitant dans le silence de la nuit. J’ai lu sur le site d’une télévision locale, un interview de Olivier de Sagazan 2️⃣. Dans l’entretien, il faisait référence à Antonin Artaud 3️⃣ qui aurait dit : » Combien de fois leur faudra-t-il naître et mourir pour prendre conscience qu’ils sont vivants ? ». Même si je n’ai pas trouvé la source de cette phrase en faisant une recherche, elle m’interpelle.
Elle résonne en moi comme un appel pressant, une injonction à ouvrir les yeux sur ce miracle que je traverse sans vraiment le voir. C’est ici tout le paradoxe. La Vie est ici, disponible, vibrante, et, pourtant, je la laisse souvent passer comme une rivière qui glisse sous mes pieds sans que je plonge mes mains dans son courant.
La première phrase de ce texte est : « Je dors ». Oui, je suis endormi parce que j’ai laissé l’habitude recouvrir mes perceptions d’une poussière épaisse. Le matin, je me réveille, je me lève, je bois mon café, je suis, quelque part, un automate. Ces gestes, si banals, sont des miracles que je ne vois pas ou peu. L’eau qui bout, la lumière qui filtre à travers les rideaux, le goût amer du café sur ma langue. Tout ceci est un chant(champ) d’existence. Pourtant, je n’y prête pas toujours attention. Je suis comme un acteur qui répète son rôle, jour après jour, sans se souvenir qu’il joue dans une pièce extraordinaire.
Pourquoi ai-je oublié ? Peut-être parce que je me suis laissé engloutir par le réel ou, plutôt, par ce que je considère comme le réel. Ce réel qui, au lieu de m’ancrer, me dissout. Ai-je perdu ma capacité à voir la singularité des choses ? Chaque objet, chaque moment, chaque visage devient interchangeable, fondu dans une masse informe. Le réel, dans sa monotonie apparente, m’enferme. Mais est-il réellement monotone ou suis-je simplement devenu voire rendu aveugle ?
Récemment, ma Bienaimée et moi avons vu un reportage sur « l’évolution » de l’uniformisme dans la société. Il y était présenté des images d’archives et des images actuelles. Sur les images d’archives, il y avait des couleurs en veux-tu en voilà. Sur les images actuelles, il y avait une uniformité comme si un filtre avait été placé pour limiter le regard, comme s’il était imposé d’entrer dans un moule, dans une structure, dans une indifférenciation. Ce qui semblait réel, ne l’était plus.
Pour moi, il est nécessaire de transformer le réel pour en saisir l’étrangeté. Le transformer ne veut pas dire l’uniformiser. Ce n’est pas non plus fuir ce qui est. C’est l’approcher autrement, avec des yeux neufs, comme si je découvrais pour la première fois la texture de la vie, le satin de l’existence. C’est un peu comme la pâte à modeler dans les mains de mon enfant intérieur. Il s’émerveille de ses propres créations à travers un matériau sans forme. Il s’émerveille, à chaque fois, de chaque nouvelle approche lui permettant de sculpter suivant son envie du moment.
Pour moi, cette nouvelle approche se passe par des gestes simples comme marcher lentement dans la rue, écouter le bruit de mes pas sur le trottoir, regarder le ciel, m’émerveiller devant l’immensité même si ce n’est qu’un coin d’azur encadré par des immeubles. Chaque détail peut devenir une porte ouverte sur un autre niveau de perception, un rappel que tout ce qui m’entoure est infiniment singulier, particulier.
Transformer le réel, ce n’est pas l’altérer, c’est le révéler. C’est poser sur lui un regard qui dépasse l’utilité immédiate, qui refuse de réduire le monde à ce qu’il peut me fournir, me montrer, m’expliquer. Parfois, ceci ressemble à un jeu. Si je m’arrête devant une fleur, au lieu de penser à son nom, à sa fonction dans l’écosystème, je la regarde comme une énigme. Je contemple ses couleurs, ses formes et je me laisse pénétrer par cette étrange présence vivante qui me défie de la comprendre entièrement.
Prendre conscience que je suis en vie, ce n’est pas seulement une affaire de perception extérieure. C’est aussi un retour à moi-même. Il y a en moi une énergie, une pulsation, une Lumière qui ne demande qu’à être reconnue. Cette reconnaissance demande du courage car elle m’oblige à me confronter à l’impermanence. Être vivant, c’est aussi accepter que tout ce qui m’entoure, tout ce que je suis, est voué à changer, à disparaître, à renaître.
C’est difficile à admettre. Je vis souvent comme si le Temps n’existait pas, comme si chaque instant était interchangeable avec le suivant. Cependant quand je m’arrête vraiment, quand je prends le temps de sentir mon souffle, de percevoir la chaleur de ma peau, le battement de mon cœur, je sais que chaque moment est unique, irremplaçable. C’est ceci, peut-être, que voulait dire Antonin Artaud : « Naître et mourir sans cesse, à chaque seconde, pour saisir que cette seconde est la seule qui existe ».
Et puis, il y a l’autre. Les rencontres, les regards échangés, les mots qui circulent entre nous sont des miracles banalisés trop souvent. Combien de fois ai-je croisé quelqu’un sans vraiment le voir, sans m’arrêter pour reconnaître l’unicité de cette personne ? Pourtant, chaque Être humain que je rencontre est un Univers, une énigme vivante, un reflet de l’Infini. Prendre conscience que je suis en vie, c’est aussi prendre conscience que les autres le sont. C’est me rappeler que nous partageons cette condition étrange, ce mystère d’exister.
Il m’arrive parfois de m’arrêter en pleine conversation, frappé par l’idée que l’autre, en face de moi, est autant en vie que je le suis. Cette pensée me bouleverse. Elle m’oblige à sortir de mes automatismes, à écouter vraiment, à être Présent, à être Vivant. La présence est la clé qui ouvre la porte vers « Être ici, pleinement, totalement, intégralement pour moi-même et pour les autres ».
Si, au lieu de chercher à tout expliquer, je me laissais simplement toucher par ce qui dépasse mon entendement ? Il y a, dans chaque instant, une part d’inconnu qui m’invite à sortir de ma torpeur 4️⃣, à accueillir l’émerveillement.
Je n’ai pas de réponse définitive. Prendre conscience que je suis en vie n’est pas un but à atteindre. C’est un chemin, un effort renouvelé chaque jour. Parfois, je me sens éveillé, présent, profondément ancré dans l’instant. Et puis, sans que je m’en rende compte, je retombe dans le sommeil. Oh ! Ce n’est pas grave. Ce qui compte, c’est de continuer à revenir encore et encore à cette sensation d’Être.
Je Suis Vivant, Ici et Maintenant. C’est un fait simple. Et si je m’en souviens, même pour un instant, c’est déjà beaucoup. C’est une manière de transformer le réel, de lui rendre sa Lumière, sa singularité. Alors, je continue de marcher, de regarder, d’écouter, de sentir. Parce que chaque pas, chaque regard, chaque souffle est une manière de dire : « Je Suis en Vie ».
(Mon Essence Spirituelle)
(Michaël « Shichea » RENARD (20250119-2))
(Illustration : Flux (Pro) suivant mes directives)
(Musique lors de l’écriture : Crypto Knight – 2025 – A Traveller’s Tale)
1️⃣ : « Léthargie » vient du latin « lethargia » et du grec ancien « lêthargos » signifiant « sommeil » (merci Wikipedia). D’après d’autres sources, le mot « lêthargos » signifie « oubli » ;
2️⃣ : Olivier Le Moniès de Sagazan, souvent désigné par le nom de convenance d’Olivier de Sagazan, né en 1959 à Brazzaville au Congo français, est un artiste peintre, sculpteur et performeur français. Il applique depuis 1994 une pratique hybride qui intègre peinture, sculpture et performance (merci Wikipedia) ;
3️⃣ : Antonin Artaud, né le 4 septembre 1896 à Marseille et mort le 4 mars 1948 à Ivry-sur-Seine, est un théoricien du théâtre, acteur, écrivain, essayiste, dessinateur et poète français (merci Wikipedia) ;
4️⃣ : « Torpeur » du latin « torpor » signifiant « engourdissement », lui-même dérivée « torpere » signifiant « être engourdi » (merci Wikipedia).

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