L’Empathie
Je sais que j’ai déjà publié un texte intitulé « Empathie » qui se basait sur la citation de Hannah Arendt 1️⃣ : « La mort de l’empathie humaine est l’un des premiers signes et le plus révélateur d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie ».
Le jour de l’écriture de ce présent texte, j’étais en audition pour le futur recrutement d’un candidat pour reprendre ma « succession » dans mon travail. Les jours précédents, après de multiples échanges avec la Direction des Ressources Humaines, j’avais finalisé deux « mises en situation ». La première comprenait des questions techniques et des questions comportementales. La deuxième comprenait la gestion d’un projet complexe. Pour pouvoir aller à la deuxième mise en situation, il fallait avoir 60% dans la première mise en situation.
Dans la première mise en situation, il y avait 5 questions. Le seul et unique candidat a bien répondu à la première question qui était une question purement technique. Par contre, pour les 4 questions suivantes, permettant d’analyser la partie comportementale dans différentes situations, çà a été « compliqué ».
En fait, dans le temps de préparation, il n’a préparé que la première question et a découvert les 4 autres lors de la défense orale. J’ai essayé de l’aider en mode « pêche ». Le mode « pêche », chez moi, signifie que je lance mon fil de pêche et je vois ce que je ramène. Une autre façon de le dire est d’essayer d’aider le candidat sans trop l’orienter pour qu’il puisse réfléchir par lui-même pour trouver la réponse aux questions. Et ce que je peux dire, c’est que ceci a été compliqué, très compliqué. En fait, j’ai constaté qu’il avait un problème à formuler des éléments évidents pour lui mais pas pour le jury. À force de l’aider, il est, en partie, retombé sur ses « pattes ». Et, en même temps, le profil était pour un candidat qui propose quelque chose par lui-même.
Pourquoi est-ce que je parle de ce vécu ? C’est parce que j’étais en mode empathique avec lui. Je ressentais son désarroi, son stress. Je ne les prenais pas pour moi. J’étais en écoute émotionnelle. À la relecture du texte et sur ce « écoute émotionnelle », une petite voix me dit qu’il manque quelque chose. Et ce « quelque chose », je l’ai trouvé en faisant quelques recherches. En fait, il semble qu’il y ait trois types d’empathie : l’empathie cognitive, l’empathie affective et l’empathie compassionnelle.
L’empathie cognitive désigne la capacité à « comprendre », dans le sens « saisir avec », les pensées et intentions d’autrui. Elle désigne une chose « simple » :« Quand vous observez une personne dans le train la tête tournée vers la fenêtre, les yeux dans le vide, vous comprenez qu’il est en train de rêvasser », « Vous comprenez que votre collègue est frustré parce qu’il n’a pas été entendu lors d’une réunion, même si vous ne partagez pas cette frustration ».
L’empathie affective est la capacité à « comprendre » non pas les pensées uniquement les émotions d’autrui comme, par exemple, « Vous regardez un ami pleurer après une mauvaise nouvelle et vous comprenez cette tristesse même si ce n’est pas la vôtre ».
L’empathie compassionnelle ou bienveillante, est l’autre nom de la sollicitude. Elle ne consiste pas simplement à constater la souffrance ou la joie d’autrui. Elle suppose une attitude bienveillante à son égard. Par exemple, « Vous voyez une personne âgée porter un sac lourd. Vous comprenez qu’elle pourrait être fatiguée et vous proposez de l’aider », « Un membre de votre famille est stressé par un entretien d’embauche. Vous lui préparez un repas ou l’aidez à pratiquer ses réponses ».
Donc, j’ai eu « recours » à de l’empathie compassionnelle, bienveillante dans la situation décrite au début de ce texte.
Pour moi, l’empathie, peu importe son type, est bien plus qu’une qualité, qu’un comportement personnel ou social. Elle est un espace intérieur. Je m’explique. Cet espace, je l’imagine comme une clairière lumineuse au milieu de la forêt dense des émotions, un lieu où se rencontrent l’HUmanité partagée et la singularité de chaque Être. L’empathie n’est pas une dissolution de soi dans l’autre. C’est une alchimie subtile préservant l’autonomie tout en accueillant l’altérité 2️⃣.
Lorsque je tends l’oreille à la « souffrance » ou à la joie de l’autre, je ne m’abandonne pas à son tumulte. C’est quelque chose que j’ai mis longtemps à intégrer. Il y avait une époque où je croyais que comprendre signifiait ressentir pleinement jusqu’à en être submergé. Cette confusion entre empathie et absorption émotionnelle me laissait souvent vidé, désorienté comme si ma propre boussole intérieure s’effaçait devant les tourments que je prenais à l’autre.
Un jour, je suis tombé sur ces mots de Carl Rogers 3️⃣ : « Être empathique, consiste à percevoir avec précision le cadre de référence interne de l’autre ainsi que les composantes émotionnelles et les significations qui lui appartiennent comme si on était cette personne – sans jamais perdre de vue le ‘comme si’ ».
Ces mots m’ont interpellé. Le « comme si » est devenu, pour moi, une clé. Je pouvais entrer dans le monde de l’autre sans abandonner le mien. L’empathie n’est donc pas une immersion. C’est une visite respectueuse. Elle m’autorise à ressentir sans être captif. En y regardant de plus près, je réalise combien l’empathie est un art délicat. Elle exige comme une sorte de tension entre deux pôles, à savoir, la proximité et la distance. Être trop distant, c’est observer froidement, sans toucher l’Âme de l’autre. Être trop proche, c’est risquer de se confondre, de perdre son propre centre de gravité.
Dans les expériences de ma Vie, je peux dire que j’ai expérimenté les deux. Je me remémore une rencontre marquante. Une dame traversait un deuil profond. En l’écoutant, j’ai senti son chagrin comme une vague puissante qui cherchait à m’engloutir. Mon instinct premier était de me protéger, de lever une palissade, de dresser un mur. Pourtant, en respirant profondément et en me souvenant du « comme si », j’ai pu rester présent, ancré. Je n’étais pas elle. Je n’étais pas Sisyphe, je n’avais pas à porter son fardeau. Je pouvais marcher, un instant, à ses côtés dans cet espace partagé qu’est l’empathie.
L’empathie ne prend pas, ne possède pas, elle offre. Elle ne dilue pas, elle éclaire. Cet équilibre est un dialogue, dans mon espace intérieur, entre ma propre HUmanité et celle de l’autre. Cet équilibre, c’est l’image de l’autonomie. Je m’explique. Si je suis en mesure d’accueillir l’autre, sans me perdre, c’est parce que j’ai appris à cultiver ma propre stabilité. Je ne peux donner de l’eau à celui qui a soif si ma propre source est tarie.
Je ne sais plus qui a dit ou écrit cette phrase : « Le besoin d’autrui est aussi grand que celui de se tenir debout ». Dit d’une autre façon, si je veux entrer en relation authentique avec l’autre, je dois d’abord être ancré 4️⃣. L’empathie véritable, pas l’empathie de façade, n’est possible que si je suis en paix avec moi-même, que si je connais mes limites, que si je respecte mes besoins.
Parfois, cela signifie dire : « Non ! ». Il m’est arrivé, par désir de bien faire, d’accorder plus d’énergie que je n’en avais à des personnes en détresse. Combien de fois suis-je sorti du bureau d’un collègue en état d’épuisement 5️⃣ aussi bien physique qu’émotionnel ? Beaucoup, beaucoup trop. Cet épuisement a été une forme de négligence envers moi-même. L’empathie saine s’appuie sur une lucidité : « Je ne peux offrir que ce que je possède ». J’ai ainsi appris à dire « Non ! ».
L’empathie joue un grand rôle dans ma Vie, cette capacité d’écoute que j’ai développée, acquise avec les expériences de ma Vie, me fait dire que c’est un pont entre différents mondes. Peu importe les différences culturelles, linguistiques, idéologiques, religieuses, spirituelles, elle reste un langage universel. Lorsque je regarde quelqu’un dans les yeux avec une intention 6️⃣ sincère, je perçois une résonance, un écho. Cela ne signifie pas que je comprends tout ou que je suis d’accord, simplement que je reconnais son HUmanité.
Cependant, cette capacité demande de la discipline et j’en manque parfois. Je dois constamment me rappeler que l’autre n’est pas moi. Ses choix, ses douleurs, ses joies, ses expériences sont uniques. Les regarder à l’aune de mes propres expériences serait une trahison de l’empathie. J’ai lu, dans une revue, cette phrase « L’amour consiste à être un avec l’autre tout en restant deux ». Si l’amour peut être ainsi, pourquoi l’empathie ne le serait-elle pas aussi ? Tout ceci me rappelle ce que j’avais écrit, il y a bientôt trois ans, sur le couple : « Une autre façon de comprendre est comme deux cellules autonomes en formant une autre avec sa propre autonomie sans que les deux cellules initiales ne disparaissent ».
L’empathie n’est pas une vertu innée. C’est une pratique quotidienne, une manière d’être chaque jour. Ceci commence par une présence attentive, une disposition à écouter sans interrompre, à observer sans juger. Ceci passe aussi par l’acceptation de mes propres imperfections 7️⃣. Comment pourrais-je accueillir l’autre, dans sa vulnérabilité, si je rejette la mienne ?
L’empathie m’invite à dépasser mon ego, à me décentrer sans m’effacer. Elle me rappelle que je fais partie d’un tout, d’un réseau interconnecté, d’un tissu d’interdépendances. Chaque acte d’écoute, aussi petit soit-il, est une offrande à ce lien sacré. Chaque fois que j’accorde à quelqu’un le bénéfice de l’écoute, je vois une étincelle de Lumière naître. L’empathie, loin d’être une faiblesse, est une force qui humanise, qui apaise, qui construit.
Je sais que notre époque, marquée par la fragmentation et les conflits, a un besoin urgent de cette qualité. Non pas une empathie de façade, comme je l’ai indiqué, humblement une empathie authentique, enracinée dans le respect et la compréhension mutuels. Il ne s’agit pas de sauver l’autre. C’est lui offrir un espace où il peut se sentir vu, entendu, reconnu.
En fait, l’empathie est un voyage autant vers l’autre que vers moi-même. Elle est un espace sacré où je peux être pleinement HUmain où je peux donner sans me perdre, donner sans attendre en retour, recevoir sans m’effacer.
Je terminerai par ces mots de Martin Buber 8️⃣ : « Toute vie véritable est rencontre ». L’empathie est un élément de cette rencontre, un moment de grâce où deux Âmes se reconnaissent sans se confondre. Et, dans ce court instant de communion, de commune union, l’HUmanité révèle le meilleur d’elle-même.
(Mon Essence Spirituelle)
(Michaël « Shichea » RENARD (20241210-1))
(Illustration : Microsoft Designer suivant mes directives)
(Musique lors de l’écriture : Le Silence)
1️⃣ : Hannah Arendt, née Johanna Arendt le 14 octobre 1906 à Hanovre et morte le 4 décembre 1975 dans l’Upper West Side, est une politologue, philosophe et journaliste allemande naturalisée américaine, connue pour ses travaux sur l’activité politique, le totalitarisme, la modernité et la philosophie de l’histoire ;
2️⃣ : « Altérité » vient du latin « alteritas », dérivé de « alter » signifiant « autre » ;
3️⃣ : Carl Ransom Rogers, né le 8 janvier 1902 à Oak Park et mort le 4 février 1987 à La Jolla, est un psychologue humaniste américain. Il a principalement œuvré dans les champs de la psychologie clinique, de la psychothérapie, de la relation d’aide, de la médiation et de l’éducation ;
4️⃣ : voir le texte « Ancrage » ;
5️⃣ : voir le texte « Vampire énergétique ? Vous avez dit Vampire ? » ;
6️⃣ : voir le texte « L’Intention Secrète » ;
7️⃣ : voir le texte « L’Éloge Spirituel de mon Imperfection » ;
8️⃣ : Martin Buber, né le 8 février 1878 à Vienne et mort le 13 juin 1965 à Jérusalem, est un philosophe, conteur et pédagogue israélien et autrichien.

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