La bête dans la jungle
Récemment dans mon fil d’actualités, je vois une publication parlant du film « La bête ». Je connaissais le film « La belle et la bête » qui m’avait donné des cauchemars quand j’étais enfant. Je m’étais caché derrière le fauteuil du salon et je jetais un œil de temps à temps sur l’écran. Et juste au moment où l’acteur Jean Marais se transforme en bête, je regarde et, là en instant, j’ai eu la peur de ma vie. Je n’en ai pas dormi de la nuit tellement cette transformation m’a poursuivi. Et elle m’a poursuivi pendant quelques années.
Le film « La bête » ne parle de monstres. Pas de monstres physiques, pas de monstres incarnés, il s’entend. En fait, après quelques recherches, je trouve que le film est tiré d’une nouvelle de Henry James intitulée « La bête dans la jungle ». Le titre de la nouvelle m’interpelle encore plus. C’est une nouvelle qui a été écrite en 1903 et qui semble tellement d’actualités.
En voici le résumé que j’ai trouvé sur Wikipedia.
« La Bête dans la jungle » raconte l’histoire de John Marcher, un homme convaincu dès sa jeunesse que sa vie va être bouleversée par un événement extraordinaire ou tragique, une sorte de “destin” qui rôde comme une bête tapis dans la jungle. Cette attente obsédante le consume et l’empêche de vivre pleinement.
Un jour, il retrouve May Bartram, une femme qu’il avait connue dix ans plus tôt et dont il s’était timidement épris. Elle accepte de l’accompagner dans son attente. Ils deviennent proches sans jamais vraiment s’engager l’un envers l’autre, car John refuse de s’unir à elle, persuadé qu’un destin plus grand l’attend.
Au fil des années, ils partagent leur vie, mais John reste tourné vers son anticipation plutôt que vers le présent. Finalement, le moment tant attendu n’arrive pas comme il l’imaginait. En apprenant la mort de May, il réalise que le véritable “événement” de toute sa vie a été sa propre incapacité à aimer et à agir. Il découvre alors, trop tard, que son plus grand malheur a été de laisser passer l’amour et la vie qui se présentaient à lui sous ses yeux.
Quand j’écrivais que c’était d’actualité, c’est en fait, dans l’actualité de tous les jours. JE perçois le résumé de cette nouvelle comme une sorte de méditation, de réflexion, d’introspection sur la peur, la solitude, le destin et, surtout, les occasions manquées.
Le « héros » attend toute sa vie, un événement extraordinaire, un grand événement. Il comprend, trop tard, que la vie elle-même, avec l’amour qu’il avait à portée de main, était ce qu’il cherchait. Et comme dirait Judicaël : « Il ne le savait point ». Pendant tout le temps qu’il a attendu, la vie, elle, a continué d’avancer, de battre, de respirer sans lui.
Ai-je déjà vécu ainsi ? M’est-il arriver d’attendre le grand moment pour la reconnaissance, l’amour idéal, la réussite parfaite, l’illumination soudaine. La réponse est : « Oui. J’ai déjà vécu comme çà ».
Je différai la Joie à plus tard. J’ai ajourné l’élan de mon Cœur en me disant : « Ce n’est pas encore ceci ou cela ». Je marchais dans la rue. Je saluais les personnes rencontrées. Je parlais avec certaines. Pourtant, en même temps, je me tournais vers une promesse imaginaire de faire une rencontre, la rencontre, celle qui bouleverse toute une vie.
La « bête » ressemble à ces nuages noirs, lourds qui semblent annoncer l’orage et qui ne donnent jamais d’eaux. À force de scruter l’horizon, j’avais oublié la lumière qui éclairait déjà le jardin. J’avais oublié que la tasse de café entre mes mains était déjà un miracle. J’avais oublié que le rire d’un·e ami·e était un événement magnifique. J’avais oublié que la main posée sur la mienne était peut-être l’accomplissement même du destin.
Dans le quotidien, la « jungle » prend la forme d’une boîte mail qui déborde, d’un téléphone consulté sans cesse, d’un agenda saturé. Je pensais : « Quand tout sera réglé, je vivrai vraiment ». Mais la vie ne commence pas après une organisation parfaite. Elle respire dans le désordre même. Elle est dans la pluie sur le pare-brise, dans la fatigue du soir qui me rend vulnérable.
La « bête » la plus silencieuse est l’attente. Attendre d’être prêt. Attendre d’être sûr. Attendre que la peur disparaisse. Attendre d’attendre.
Or la peur ne disparaît pas, elle s’apprivoise. Elle est comme une ombre. Plus je fuis la lumière, plus l’ombre s’allonge. L’extraordinaire s’asseyait parfois en face de moi, écoutait mes silences. Je ne le voyais pas, je ne l’entendais pas. Je cherchais des éclairs, des fulgurances. Pourtant la Grâce se donne, s’offre en petites braises.
Spirituellement, cette nouvelle me murmure une vérité simple. Le destin n’est pas une explosion dans le futur, il est une attention dans le présent. Ce qui est appelé événement est souvent une rencontre manquée avec l’instant. Je veux un éclair céleste. Dieu (peu importe le nom), la Vie parle à voix basse, dans la respiration, dans le regard, dans la patience. C’est un murmure, un souffle.
Chaque matin est une porte entrouverte vers de nouvelles possibilités. Chaque rencontre, chaque relation est un mouvement sur une terre sacrée.
En réalité, la « bête », n’était peut-être pas un malheur à venir, simplement la peur d’aimer et d’être aimé. Et l’Amour n’est pas spectaculaire. Il est humble. Il est comme arroser une plante sans savoir exactement quand elle fleurira. Pourtant, c’est dans ces petits gestes, ces gestes minuscules presque imperceptibles que se dévoile l’Éternité.
Vivre, c’est accepter que rien d’extraordinaire n’arrive et découvrir que tout l’est déjà.
La « jungle » n’est pas hostile, elle est dense. Et la « bête » n’est pas un monstre, elle est l’illusion que la vie doit offrir autre chose que ce qu’elle offre maintenant.
Si je cesse d’entendre le bruit, le vacarme, le fracas, j’entends le battement.
Si je cesse de scruter l’horizon, je vois la main tendue.
Si je cesse de redouter l’événement, je deviens enfin l’événement.
Car le vrai destin n’est pas ce qui surprend un jour.
Le vrai destin est d’avoir le courage d’embrasser, d’enlacer aujourd’hui.
(Mon Essence Spirituelle)
(Michaël « Shichea » RENARD)
(Illustration : Image générée)
(Musique lors de l’écriture : The Anaton Project – 2024 – Luck)

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