« Dès qu’on approche un être humain, on touche à l’inconnu » (Edouard Estaunié)

Il y a, quelques jours, alors que je me baladais en ville, je me suis assis sur un banc. Ce banc est installé en face d’autres bancs sur un pont piétonnier. J’aime m’y asseoir et regarder les gens, gravitant, passant sur ce pont dans un sens ou dans l’autre. Je vois des enfants, des adolescents, des jeunes adultes, des personnes plus âgées. J’aime regarder leur démarche, franche, déterminée, engagée pour certains. Pour d’autres, elle est plus hésitante, difficile, cabossée. Je croise certains regards, je regarde leurs gestes, je perçois leurs expressions. Je me fais un petit film. Je leur invente des histoires. Quelle vie ont-ils vécu ? Quelle vie vivent-ils ? Quels sont leurs moments de bonheur, de malheur, de doute, de Joie ? Sont-ils seuls, en couple, séparés ? Sont-ils fidèles, trompés, divorcés ?

Quand je croise quelqu’un, je ne vois, d’abord, qu’une forme avec un visage, des vêtements, une posture. Mais ce que je perçois n’est qu’une infime partie d’un tout. Derrière chaque regard, chaque sourire, chaque silence, il y a un monde intérieur. Un monde dont je ne connais rien ou si peu. L’inconnu, c’est cet ensemble de pensées, de souvenirs, de rêves, de doutes, de certitudes, de douleurs, de joies que l’autre porte en lui. C’est tout ce qui le constitue et le façonne. Pourtant cet autre reste hors de portée pour moi.

L’autre est toujours plus que ce que j’imagine. Même les personnes que je crois connaître, intimement, conservent en elles des zones d’ombre, des parts de Lumière, des secrets, des dimensions que je ne pourrais jamais pleinement explorer. Ce n’est pas un manque, c’est une richesse. C’est l’infini contenu dans chaque Être humain.

Je réalise à quel point il est facile de réduire quelqu’un à une image, une étiquette, une catégorie, un comportement, un rôle. Parfois, je le fais sans même m’en rendre compte. Je pense à un.e collègue comme à « celle/celui qui est toujours en retard » ou à un.e ami.e comme à « celle/celui qui aime la musique ». Ces raccourcis sont rassurants. Ils donnent l’illusion que je comprends, que je maîtrise. Pourtant en réalité, ils m’éloignent de l’autre. En m’enfermant dans ces jugements, car in fine, ce sont bien des jugements, je ferme la porte à l’inconnu, à ce qu’il pourrait me révéler de nouveau, de surprenant, d’inattendu.

Reconnaître l’inconnu dans l’autre, c’est accepter de renoncer à ces certitudes. C’est autant un acte d’humilité qu’un acte de courage. Ceci m’oblige à rester ouvert, curieux, prêt à découvrir ce qui dépasse mes attentes, mes préjugés. En même temps, c’est autant une sorte de défi qu’une promesse d’un échange plus authentique, plus profond, plus véritable.

Ce qui me frappe, c’est que l’inconnu que je perçois dans l’autre me renvoie souvent à mon propre intérieur. En m’approchant de l’autre, je touche aussi à des parties de moi-même que je ne comprends pas entièrement. L’autre devient un miroir dans lequel je peux entrevoir aussi bien mes propres zones d’ombre, mes contradictions, mes blessures que mes parts lumineuses, mes accords, mes protections.

Il m’est arrivé, en écoutant quelqu’un parler de ses peurs, de ses espoirs, de sentir naître en moi des échos inattendus. Des souvenirs enfouis remontent, des émotions longtemps refoulées surgissent. L’inconnu de l’autre m’ouvre à mon propre inconnu. Ceci peut être dérangeant car ceci bouscule mes propres certitudes. Cependant, c’est aussi une chance, une invitation à mieux me comprendre, m’accepter, à grandir, à évoluer.

Paradoxalement, c’est dans cet inconnu que je trouve parfois la plus grande intimité avec l’autre. Ce n’est pas dans ce que je sais l’un de l’autre, plutôt dans ce que je partage sans pouvoir pleinement l’exprimer. Une conversation, un regard, un silence peuvent parfois révéler davantage que mille mots. Ils créent une connexion qui dépasse les limites du langage, qui touche à quelque chose de plus profond, de plus universel.

Je me souviens d’un moment précis où cela m’est arrivé. J’étais avec un ami proche et nous étions tous deux plongés dans nos pensées. Aucun mot n’a été échangé pendant plusieurs minutes. Il y avait une présence, une compréhension tacite. Dans ce silence, j’ai senti autant son inconnu que son humanité. C’était comme si nous nous reconnaissions, non pas dans nos différences ou nos histoires personnelles, plus dans quelque chose de commun, d’essentiel.

Je dois aussi admettre que cet inconnu me fait parfois peur. Approcher quelqu’un, c’est prendre le risque d’être confronté à des aspects de l’autre qui me dérangent ou que je ne comprends pas. C’est aussi prendre le risque d’être moi-même exposé, vulnérable, rejeté. L’inconnu de l’autre peut révéler des parties de moi que je préfèrerais ignorer.

Cette peur, si je l’accepte, peut devenir une porte d’entrée vers quelque chose de plus grand, de plus véritable. Elle m’invite à dépasser mes limites, à aller au-delà de mes freins, de mes blocages, de mes résistances. Elle me rappelle que la Vie, dans toute sa richesse, se trouve justement dans cet espace d’incertitude, de découverte.

Ce qui me fascine dans l’inconnu de l’autre, c’est qu’il est inépuisable. Même, après des années, il reste toujours quelque chose à découvrir, à apprendre. Chaque Être humain est une source infinie de mystère, un univers en lui-même. Et c’est ce mystère qui rend les relations si riches, si vibrantes, si vivantes.

Je pense parfois à ces artistes qui passent toute leur vie à explorer un même sujet, une même obsession. De la même manière, je sais qu’il est possible de passer une vie entière à explorer l’inconnu d’une seule personne. Et pourtant, il resterait toujours quelque chose d’inaccessible, de secret. C’est cette inaccessibilité qui fait la beauté de l’autre, qui me rappelle que chaque Être est unique, irremplaçable.

Reconnaître l’inconnu dans l’autre m’a aussi appris à être plus ouvert, plus patient. Chaque rencontre devient une opportunité, non pas d’imposer ma vision ou mes attentes, mais de me laisser surprendre. Je ne sais jamais vraiment ce que l’autre va m’apporter, ce qu’il va éveiller en moi.

Cela m’a aidé à cultiver une forme d’émerveillement même dans les interactions les plus simples. Une conversation banale peut soudain révéler une profondeur insoupçonnée. Un geste anodin peut porter en lui une histoire, une signification que je ne percevrai peut-être jamais pleinement. Mais le simple fait de savoir que cet inconnu existe suffit à transformer ma manière d’être avec l’autre.

Approcher un être humain, c’est aussi une leçon d’humilité. Cela me rappelle que je ne peux jamais tout savoir, tout comprendre. Chaque personne est un mystère et ce mystère est Sacré. Il ne s’agit pas de le résoudre, plus de l’honorer, de le respecter.

Dans un monde où l’on cherche souvent à tout expliquer, à tout maîtriser, cette idée est libératrice. Elle m’invite à lâcher prise, à accepter que certaines choses restent toujours hors de ma portée. Et loin de me frustrer, ceci m’apaise. Cela me permet d’aborder l’autre avec un regard neuf, avec une curiosité bienveillante.

L’inconnu n’est pas une barrière entre moi et l’autre. Il est un pont. Il est ce qui rend chaque rencontre unique, chaque relation précieuse. Il est une invitation à sortir de moi-même, à m’ouvrir à l’infini contenu dans chaque Être.

Ce chemin n’est pas toujours facile et, pourtant, il est profondément enrichissant. Il me rappelle que la Vie, dans toute sa complexité, trouve son sens dans cette exploration constante, dans cette ouverture à l’autre. Approcher un Être humain, c’est autant toucher à un mystère que toucher à ce qu’il y a de plus HUmain en moi et de plus Divin en nous.

(Mon Essence Spirituelle)
(Michaël « Shichea » RENARD (20241130-2 & 20241201-1))
(Illustration : Microsoft Designer suivant mes directives)
(Musique lors de l’écriture : Le Silence)

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